Coupe du monde 2026: pourquoi les indignations contre le Qatar ont disparu lorsqu'il s'agit des États-Unis ?

David Bizet
10:459/06/2026, mardi
Yeni Şafak
Tribune : pourquoi les critiques visant le Qatar en 2022 ont disparu pour la Coupe du monde 2026 aux États-Unis malgré des controverses comparables.
Crédit Photo : OZAN KOSE / AFP
Tribune : pourquoi les critiques visant le Qatar en 2022 ont disparu pour la Coupe du monde 2026 aux États-Unis malgré des controverses comparables.

Cette tribune analyse les différences de traitement médiatique entre la Coupe du monde 2022 au Qatar et celle de 2026 aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Elle revient sur les critiques liées à l'écologie, à la corruption, aux travailleurs migrants et aux droits de l'homme. Alors que le Mondial qatari avait suscité des appels au boycott et une couverture médiatique intense, l'édition 2026 bénéficie d'un traitement beaucoup plus discret malgré un bilan carbone record estimé à plus de 9 millions de tonnes de CO₂ et plusieurs controverses liées aux visas et aux politiques migratoires.

En 2022, la Coupe du monde organisée au Qatar a probablement été l'événement sportif le plus scruté, disséqué et moralement jugé de l'histoire contemporaine. Pendant des mois, médias occidentaux, responsables politiques, ONG, chroniqueurs et éditorialistes ont multiplié les critiques contre l'émirat du Golfe. Écologie, corruption, droits de l'homme, travailleurs immigrés, libertés publiques: aucun aspect n'a échappé au procès médiatique intenté au Qatar.

Quatre ans plus tard, à quelques jours du coup d'envoi de la Coupe du monde 2026 organisée conjointement par les États-Unis, le Canada et le Mexique, un constat s'impose: nombre des critiques qui avaient occupé les unes des journaux ont disparu.

Pourtant, plusieurs indicateurs suggèrent que cette édition nord-américaine soulève des questions au moins aussi importantes que celles qui avaient été posées au Qatar. Mais cette fois, les appels au boycott sont quasi inexistants. Les grands éditoriaux indignés ont disparu. Les campagnes médiatiques permanentes également.

Cette différence de traitement mérite d'être interrogée.


Du Qatar "anti-écologique" à la Coupe du monde la plus polluante de l'histoire


L'un des principaux angles d'attaque contre le Qatar concernait l'environnement.

Pendant des années, les médias occidentaux ont dénoncé la climatisation des stades qataris. Des reportages entiers ont été consacrés à l'idée qu'organiser une Coupe du monde dans le désert constituait une aberration écologique.

Le sujet était légitime. Toute grande compétition sportive doit pouvoir être questionnée sur son impact environnemental. Mais alors pourquoi le même niveau d'exigence a-t-il disparu en 2026 ?

Selon le rapport officiel de la FIFA, la Coupe du monde 2022 au Qatar a généré environ 3,8 millions de tonnes équivalent CO₂. Pourtant, les estimations concernant la Coupe du monde 2026 sont encore plus alarmantes. Plusieurs études indépendantes estiment que le tournoi organisé aux États-Unis, au Canada et au Mexique dépassera les 9 millions de tonnes de CO₂, ce qui en ferait la Coupe du monde la plus polluante de l'histoire.

Autrement dit, les émissions seraient plus de deux fois supérieures à celles attribuées au Qatar.

La raison est simple. En 2022, les huit stades étaient concentrés dans un territoire de la taille de la Corse. Les supporters pouvaient assister à plusieurs matchs dans la même journée sans prendre l'avion. En 2026, les rencontres se déroulent sur un continent entier. Les équipes devront parcourir des milliers de kilomètres entre les villes hôtes. Les supporters multiplieront les vols intérieurs entre Mexico, Toronto, Vancouver, Dallas, Los Angeles, Miami, Seattle ou New York.

Selon plusieurs analyses climatiques, le transport aérien représentera l'écrasante majorité des émissions du tournoi, à lui seul 7,7 millions de tonnes de CO₂.

La question n'est donc pas de savoir si le Qatar devait être critiqué.

La question est plutôt: où sont passés les "écologistes" qui exigeaient le boycott du Mondial 2022 ?

Pourquoi les unes alarmistes sur "la Coupe du monde du pétrole" ont-elles disparu alors que l'édition 2026 affiche un bilan carbone record ?


Corruption au Qatar, proximité politique aux États-Unis : deux poids, deux mesures ?


Le Qatar a également été accusé pendant plus d'une décennie d'avoir obtenu la Coupe du monde grâce à la corruption. Les soupçons ont fait couler des océans d'encre. Les enquêtes journalistiques étaient légitimes. Les institutions sportives doivent rendre des comptes.

Mais la même vigilance semble étonnamment absente lorsqu'il s'agit des relations entre la FIFA et le pouvoir américain. Depuis plusieurs années, la proximité entre le président de la FIFA, Gianni Infantino, et Donald Trump est connue et largement documentée.

Infantino a multiplié les apparitions aux côtés du président américain. Il a participé à plusieurs événements politiques et diplomatiques. Plus récemment, il a même soutenu la création d'un "trophée de la paix" associé à Trump, une initiative qui a suscité l'incompréhension de nombreux observateurs au regard des interventions militaires américaines et des conflits internationaux ayant marqué la politique étrangère de Washington.

Pourtant, cette proximité ne provoque ni campagne internationale ni appels massifs au boycott. Le contraste est frappant.

Lorsqu'il s'agissait d'un petit État arabe, chaque photographie avec un dirigeant devenait une preuve supplémentaire d'une supposée illégitimité.

Lorsqu'il s'agit de la première puissance mondiale, les mêmes relations sont présentées comme normales.


Les travailleurs migrants: une réalité complexe devenue un symbole médiatique


Aucun sujet n'a davantage marqué le Mondial qatari que celui des travailleurs étrangers. Pendant des années, l'opinion publique occidentale a été bombardée de chiffres souvent contradictoires. Le chiffre de "6 500 morts" a circulé partout.

Pourtant, même les organisations ayant publié cette statistique ont précisé qu'elle concernait l'ensemble des décès de travailleurs originaires de plusieurs pays d'Asie du Sud sur une période de plus de dix ans au Qatar, toutes causes confondues, et non les seuls décès directement liés aux chantiers des stades.

Cela ne signifie pas qu'il n'y a pas eu de problèmes. Des abus ont existé. Des conditions de travail difficiles ont été documentées.

Mais une autre réalité a souvent été moins médiatisée: sous la pression internationale, le Qatar a également adopté plusieurs réformes saluées par des organisations internationales, notamment l'abolition partielle du système de kafala, l'instauration d'un salaire minimum et le renforcement de certains mécanismes de protection des travailleurs.

Cette complexité disparaissait souvent derrière une narration simplifiée: Qatar égal exploitation.

Pourtant, lorsqu'on compare avec les États-Unis, la couverture médiatique devient beaucoup plus discrète.

Selon les statistiques fédérales américaines, plusieurs milliers de travailleurs meurent chaque année dans des accidents du travail aux États-Unis.

Les chiffres annuels américains dépassent régulièrement les 5 000 décès professionnels par an.

Autrement dit, le nombre de travailleurs décédés chaque année sur les lieux de travail américains est supérieur au nombre de décès directement attribués par les autorités qataries aux chantiers des stades du Mondial sur toute la durée de leur construction.

Cette comparaison n'efface pas les critiques adressées au Qatar. Elle pose simplement une question: pourquoi certains drames deviennent-ils des symboles mondiaux tandis que d'autres sont traités comme une simple statistique ?


Droits de l'homme à géométrie variable


En 2022, les médias occidentaux présentaient régulièrement le Mondial qatari comme un test moral. Les questions de libertés publiques dominaient les débats.

Aujourd'hui, la Coupe du monde 2026 se déroule dans un contexte où les questions migratoires occupent une place centrale aux États-Unis. L'ICE, l'agence américaine chargée du contrôle de l'immigration, joue un rôle majeur dans la surveillance des frontières et dans l'application des politiques migratoires.

Ces dernières années, les États-Unis ont été régulièrement critiqués par des organisations internationales pour les conditions de détention de migrants, les séparations familiales ou les expulsions massives.

Pourtant, ces questions restent largement périphériques dans la couverture médiatique du Mondial 2026. Personne ne réclame sérieusement le boycott de la compétition.

Personne ne suggère que les supporters devraient renoncer à assister aux matchs pour protester contre la politique migratoire américaine. Les standards semblent avoir changé. Ou plutôt, ils semblent s'appliquer différemment selon les pays concernés.


Des équipes africaines et arabes confrontées à des obstacles inédits


L'aspect le plus frappant de cette Coupe du monde est peut-être la question des visas. Plusieurs délégations africaines et arabes ont rencontré des difficultés administratives importantes avant le tournoi. Des joueurs, officiels, journalistes et membres de staff ont fait l'objet d'interrogatoires prolongés ou de procédures renforcées.

Des incidents ont concerné plusieurs sélections du Moyen-Orient et d'Afrique. Le symbole est puissant.

En 1936, malgré le racisme institutionnalisé du régime nazi, l'athlète afro-américain Jesse Owens avait pu se rendre en Allemagne pour participer aux Jeux olympiques de Berlin.

Près d'un siècle plus tard, certaines délégations africaines et arabes ont vu leurs déplacements compliqués vers un tournoi censé célébrer l'universalité du football.

Cette réalité aurait probablement provoqué un scandale mondial si elle s'était produite dans un pays arabe.


Quand le problème n'est plus le Qatar


Le véritable sujet n'est peut-être ni le football, ni la FIFA, ni même le Qatar. Le véritable sujet est le regard porté sur certains pays. Lorsque le Mondial se déroule dans un pays arabe et musulman, chaque défaut devient une preuve d'incompétence structurelle. Chaque problème devient un argument civilisationnel. Chaque polémique se transforme en débat sur la légitimité même du pays hôte.

À l'inverse, lorsque des problèmes comparables apparaissent dans des pays occidentaux, ils sont souvent présentés comme des dysfonctionnements ponctuels.

Cette différence de traitement alimente un sentiment largement partagé dans le monde arabe, africain et musulman: celui d'un double standard permanent.

N'ayons pas peur de le dire: il s'agit ni plus ni moins que de racisme et d'islamophobie déguisée derrière un ton moralisateur, le même qui a conduit à la colonisation au XIXe siècle.

Les mêmes observateurs islamophobes qui dénonçaient avec virulence les émissions carbone du Qatar restent silencieux face à une Coupe du monde dont l'empreinte écologique pourrait dépasser les 9 millions de tonnes de CO₂.

Les mêmes commentateurs islamophobes qui réclamaient des sanctions contre Doha n'évoquent presque jamais les controverses liées aux politiques migratoires américaines.

Les mêmes médias islamophobes qui consacraient des dossiers spéciaux à chaque controverse qatarie traitent aujourd'hui les incidents touchant des délégations africaines ou arabes comme des faits divers secondaires.

En ce sens, la Coupe du Monde 2026 sera la plus raciste, la moins écologique, la moins respectueuse des Droits de l'Homme, la plus liée à la corruption de l'Histoire.


David Bizet

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