Des constantes pour les risques et les opportunités

09:3526/03/2026, Thursday
MAJ: 26/03/2026, Thursday
Süleyman Seyfi Öğün

La guerre, qui s’apprête à boucler son premier mois, poursuit son escalade. Les observateurs les plus prudents continuent d’affirmer que l’issue demeure incertaine, que rien n’est encore tranché. Ils n’ont pas tort. Il est toujours préférable d’éviter les jugements définitifs et de faire preuve de retenue. Mais à regarder l’évolution des événements, certaines projections deviennent possibles. Mieux encore, certains éléments apparaissent déjà comme des constantes qui ne changeront pas, quel que soit

La guerre, qui s’apprête à boucler son premier mois, poursuit son escalade. Les observateurs les plus prudents continuent d’affirmer que l’issue demeure incertaine, que rien n’est encore tranché. Ils n’ont pas tort. Il est toujours préférable d’éviter les jugements définitifs et de faire preuve de retenue.
Mais à regarder l’évolution des événements, certaines projections deviennent possibles.
Mieux encore, certains éléments apparaissent déjà comme des constantes qui ne changeront pas, quel que soit le vainqueur final.

Après ce premier constat, il faut insister sur un point fondamental :
dans les affrontements déjà observés, une grande partie des piliers du système mondial mis en place sous l’impulsion des États-Unis s’est effondrée.
Même si la guerre s’arrêtait aujourd’hui, même si elle se concluait par une victoire américaine, ce fait resterait inchangé.
L’infrastructure qui soutenait le régime du pétrodollar a subi des dommages considérables.
Les spécialistes estiment qu’il faudrait au moins cinq ans pour en réparer les effets. Mais au-delà des destructions matérielles, toujours réparables, c’est l’effondrement des conditions psychologiques, morales et subjectives qui maintenaient ce système qui constitue une rupture irréversible.

Un système régional en train de se déliter


Ce dispositif reposait sur un équilibre précis : diaboliser l’Iran, doté d’une idéologie chiite et positionné comme acteur anti-système, afin de détourner les sociétés arabes majoritairement sunnites de leur hostilité envers Israël.
Les monarchies du Golfe, structurées autour de logiques tribales, étaient maintenues dans ce cadre.
Les États-Unis s’étaient installés au Moyen-Orient en promettant de protéger ces États contre la menace iranienne. Dans le même temps, un espace était laissé à l’Iran, afin d’en faire un ennemi commun à la fois pour Israël et pour les pays du Golfe.

Ce mécanisme offrait ainsi à Israël une légitimité pour étendre son influence dans le Levant, sous couvert d’assurer sa propre sécurité.
L’Égypte, pièce maîtresse de cet échiquier, avait été neutralisée bien en amont via les accords de Camp David. Israël disposait dès lors d’une profondeur stratégique sécurisée, lui permettant de projeter son influence vers le Liban et la Syrie.

L’ultime maillon de cette chaîne consistait à rapprocher les États arabes du Golfe d’Israël face à cet ennemi commun iranien, dans ce qui a été nommé les accords d’Abraham.
Des États comme la Jordanie ou les Émirats arabes unis ont rapidement intégré ce dispositif. L’Arabie saoudite, acteur central, a toutefois maintenu une certaine distance, même si des efforts étaient en cours pour lever cet obstacle.

C’est précisément à ce moment qu’un événement inattendu s’est produit : l’entrée en scène de la Chine. Par une offensive diplomatique et économique, Pékin a signé une série d’accords stratégiques avec l’Iran et a initié un processus de normalisation entre Téhéran et les monarchies du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite. C’est ici que la rupture s’est enclenchée.


Une recomposition géopolitique accélérée


À cette dynamique s’est ajoutée la Russie qui, malgré son affaiblissement relatif en Syrie du fait de la guerre en Ukraine, a multiplié les accords militaires avec l’Iran. Ce qui a surpris, c’est la discrétion avec laquelle la Chine et la Russie ont soutenu Téhéran.
À la veille du conflit, certains analystes allaient jusqu’à affirmer que ces puissances avaient abandonné, voire "lâché", l’Iran. Or, dès le déclenchement de la guerre, leur soutien s’est révélé évident.

Les raisons sont claires. Une chute de l’Iran signifierait, pour la Russie, une déstabilisation du Caucase et de l’Asie centrale. Pour la Chine, cela impliquerait la perte du Corridor central et des flux énergétiques sécurisés en yuan. Aucun de ces scénarios n’est acceptable pour ces deux puissances.

De son côté, l’Iran a démontré, dès les premiers jours du conflit, qu’il s’y était préparé. Les États-Unis, sous l’administration de Donald Trump, ont engagé ce conflit dans le sillage d’Israël, en sous-estimant la situation.
Après un mois de combats, le système qu’ils avaient construit dans le Golfe apparaît déjà fragilisé.
Les déclarations de Trump, jugées simplistes, n’ont pas permis de redresser la situation.

L’Iran semble déterminé à résister jusqu’au bout. L’idée d’une capitulation paraît hors de portée.
La Chine et la Russie continueront à renforcer progressivement leur soutien.
Dans tous les scénarios envisagés, les États-Unis semblent incapables de sortir indemnes de cette crise. L’horizon esquisse même les contours d’un affaiblissement structurel de la puissance américaine.

Le risque d’un conflit intra-musulman


Face à cette impasse, une question centrale émerge : comment les États-Unis et Israël pourraient-ils se dégager de cette situation sans subir de revers majeur ? C’est ici que se dessine un scénario préoccupant :
la constitution d’un bloc sunnite face à l’Iran, susceptible de déclencher un conflit fratricide au sein du monde musulman.

Une telle configuration, impliquant notamment la Türkiye, l’Arabie saoudite et le Pakistan, est parfois présentée comme un nouveau système de sécurité au Moyen-Orient.
Si cette perspective peut séduire sur le plan émotionnel, elle suscite de profondes inquiétudes quant à ses implications concrètes.

On peut même évoquer la possibilité d’un conflit de longue durée, comparable aux guerres prolongées de l’histoire européenne. Une recomposition régionale sous cette forme pourrait masquer une tentative de sortie de crise pour les puissances extérieures.


Une certitude demeure : dans cette région où la Türkiye occupe une position stratégique centrale, ceux qui continueront à analyser les événements à travers le prisme du NATO ou des schémas occidentaux traditionnels risquent de se tromper lourdement.
À l’inverse, une lecture indépendante des dynamiques en cours pourrait ouvrir de nouvelles perspectives. C’est dans ce cadre que doit être pensée la question de l’avenir de la Türkiye.
#Iran Chine Russie
#accords Abraham
#Camp David
#détroit d’Ormuz
#Donald Trump