Financement libyen : "Guéant a fissuré le mur d’une défense collective" unie derrière Sarkozy selon Vincent Brengarth

La rédaction avec
18:064/06/2026, jeudi
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Vincent Brengarth, avocat de l’association Sherpa.
Crédit Photo : SIMON WOHLFAHRT / AFP
Vincent Brengarth, avocat de l’association Sherpa.

C’est l’une des affaires politico-judiciaires les plus longues et les plus complexes de la Ve République. Près de vingt ans après les faits présumés, et plus d’une décennie après les premières révélations de Mediapart faisant état d’une note libyenne attestant d’un financement chiffré à plus de 50 millions d’euros, la justice française n’en a pas encore fini avec le dossier dit du financement libyen de la campagne présidentielle de 2007.

Début janvier 2025, Nicolas Sarkozy comparaissait pour la première fois dans cette affaire devant le tribunal correctionnel de Paris, aux côtés de douze autres prévenus, dont ses anciens ministres Claude Guéant, Brice Hortefeux et Éric Woerth.

Il était jugé pour des faits de corruption passive, association de malfaiteurs, financement illégal de campagne électorale et recel de détournement de fonds publics libyens.
L’accusation le décrivait comme le
"principal décisionnaire et commanditaire"
d’un pacte noué avec le régime de Mouammar Kadhafi : des fonds occultes notamment acheminés via l’intermédiaire franco-libanais Ziad Takieddine, en échange de contreparties accordées à plusieurs dignitaires libyens après l’élection de 2007.

Le procès, qui a duré trois mois, a abouti le 25 septembre 2025, à la relaxe de Nicolas Sarkozy des chefs de corruption et de financement illégal, faute de preuve directe, mais à une lourde condamnation à cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteurs, avec exécution provisoire.

Ce mandat de dépôt assorti d’une exécution provisoire l’a contraint à passer vingt jours derrière les barreaux avant d’être libéré sous contrôle judiciaire dans l’attente du procès en appel.

En complément de la peine privative de liberté, le tribunal a également prononcé une amende de 100 000 euros ainsi qu’une interdiction d’exercer une fonction publique pendant cinq ans.

Procès en appel

Au cours du procès en appel qui s’est ouvert le 16 mars 2026 devant la cour d’appel de Paris, dix prévenus ont été rejugés. Lors de ses réquisitions, le parquet général a réclamé une sanction exemplaire à l’encontre de Nicolas Sarkozy en requérant sa condamnation pour l’ensemble des faits pour lesquels il est rejugé, y compris la corruption et le financement illégal de campagne dont il avait été relaxé en première instance, affirmant qu’il avait conclu un accord avec Kadhafi aux termes duquel, en échange des fonds libyens, Sarkozy et Guéant devaient œuvrer à la levée du mandat d’arrêt visant Abdallah Senoussi, beau-frère du dirigeant libyen.

C’est dans ce contexte que Vincent Brengarth, avocat de l’association Sherpa, partie civile dans ce dossier depuis 2013, tire le bilan de ces deux mois d’audience, dans un entretien à Anadolu.

Pour lui, ce second procès n’a rien d’une simple répétition du premier. Il en a changé la nature.

L’élément le plus saillant, à ses yeux, ne vient pas du ministère public ni des parties civiles. Il vient de l’intérieur même du camp des prévenus.

Claude Guéant, ancien secrétaire général de l’Élysée et bras droit historique de Nicolas Sarkozy, a pris la parole durant les débats par le biais d’écrits adressés à la juridiction. Une posture que Vincent Brengarth analyse comme une rupture décisive dans la stratégie collective de défense qui avait jusqu’alors prévalu.

"L’existence d’un pacte corruptif"

"En prenant la parole par le biais d’écrits adressés à la juridiction, Claude Guéant a fissuré le mur d’une défense qui, jusqu’à présent, donnait le sentiment d’être collective, rangée derrière la personne de Nicolas Sarkozy. Ce temps est révolu. Cela a servi de semonce et, aujourd’hui, plus personne n’est véritablement dupe"
considère le conseil parisien.

Cette prise de distance entre les deux hommes qui ont incarné pendant des années le tandem le plus puissant de la droite française n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans un dossier où les intérêts des uns et des autres ont progressivement divergé, au fil des mises en cause, des confrontations et des contradictions accumulées à l’audience.

Vincent Brengarth reconnaît néanmoins les limites de la démarche de Claude Guéant, contraint par ses propres impératifs judiciaires :
"Claude Guéant aurait probablement pu aller plus loin. Il ne l’a pas fait, en espérant que son message serait entendu, mais aussi parce que cela aurait porté une atteinte trop lourde à sa propre défense".
Ce coup de semonce incomplet n’en a pas moins redessiné le paysage du procès. Il a mis fin, selon l’avocat, à la stratégie du dossier vide que certains s’étaient longtemps employés à entretenir dans les médias.
"La phase consistant, sur le plan médiatique, à soutenir que le dossier était vide avait déjà été dissipée par les débats de première instance"
, rappelle-t-il, saluant par ailleurs la maîtrise avec laquelle la cour d’appel a conduit les débats sur l’ensemble de la procédure.
Pour Sherpa, dont l’engagement dans cette affaire remonte à 2013, les audiences ont eu un effet de consolidation.
"Les débats ont renforcé la conviction de l’existence d’un pacte corruptif. Nous n’envisageons pas d’autre décision qu’une condamnation"
, affirme l’avocat de l’ONG.

L’admission que la délinquance en col blanc

Pour autant, ce dernier attend davantage de la cour d’appel que la simple confirmation du jugement de première instance. Il conteste notamment la position des juges du fond qui avaient accordé le bénéfice de l’immunité présidentielle pour les actes commis après l’élection de 2007.

Une concession juridique qu’il juge incompatible avec la nature même des faits reprochés :
"La corruption devrait, par nature, être inconciliable avec l’immunité présidentielle, laquelle n’a pas vocation à offrir une protection absolue, mais à protéger une fonction lorsqu’elle n’est pas dévoyée, et uniquement dans cette hypothèse".

Et d’en tirer la conséquence logique : admettre le contraire reviendrait à considérer qu’un ancien président ne pourrait jamais être condamné pour des faits de corruption commis dans l’exercice de ses fonctions.

La question de la peine est, elle aussi, au cœur des attentes. Maître Brengarth s’en tient à son rôle de partie civile et se garde de requérir des sanctions mais rejette avec fermeté tout traitement d’exception.
Pointant la mobilisation des
"puissants relais médiatiques"
déployés après le jugement de première instance au profit de l’ancien président, il estime que toute peine autre que l’emprisonnement ferme serait
"difficilement compréhensible, sauf à y voir l’expression d’une justice dérogatoire et l’admission que la délinquance en col blanc obéirait à un régime particulier".

Il y a dans ses mots une frustration plus profonde, qui traverse l’ensemble de l’entretien et se cristallise dans un regret final : celui de n’avoir jamais obtenu d’explications convaincantes. Ni sur les nombreuses contradictions relevées à l’audience, ni même lorsque les écrits de Guéant auraient pu en ouvrir la voie.

"Cette logique de déni, parfois poussée jusqu’à l’absurde, entrave toute possibilité de compréhension"
, dit-il, tandis que les attentes qui pèsent sur d’anciens responsables publics sont, selon lui, d’une autre nature que celles qui s’exercent sur un justiciable ordinaire.
"On attend donc, davantage que des stratégies d’évitement destinées à échapper à une condamnation, des explications claires et limpides"
tranche l’avocat.
Ces explications, conclut-il,
"n’ont, de mon point de vue, jamais été apportées, y compris lorsque les écrits de Claude Guéant auraient pu favoriser leur émergence. C’est l’un des regrets que je retiens de cette audience".

Le délibéré est attendu le 30 novembre.


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