La classe politique française, dans son ensemble, entretient depuis longtemps une turcophobie ambiante qu’elle ne cherche même plus à dissimuler.
Certes, la droite affirme lutter contre le gauchisme qu’elle considère comme un fléau intérieur. Pourtant, droite et gauche se retrouvent sans difficulté lorsqu’il s’agit d’exprimer une hostilité commune envers les Turcs.
De même, pour la droite française, la gauche incarne un camp politique
, favorable à l’immigration et au multiculturalisme, ce qui serait, selon elle,
une trahison de la nation.
Or, cette même droite soutient sans réserve cette gauche idéologique lorsqu’elle s’exprime à l’étranger,
notamment en Türkiye et en Syrie.
Évidemment, lorsque cette contradiction est soulignée, les responsables politiques français répondent qu’ils n’ont rien contre les Turcs, mais seulement contre un gouvernement qu’ils qualifient de
. Pourtant, s’ils étaient réellement sincères, ils ne traiteraient pas la Türkiye d’État génocidaire lorsqu’elle défend son intégrité territoriale.
Ce double discours apparaît encore plus flagrant lorsque la droite française défend inconditionnellement Israël,
alors même que ce pays commet un génocide à Gaza. Dans ce cas, l’argument invoqué est toujours le même : la lutte contre le terrorisme et l’islamisme. Cependant, ce droit à la défense semble curieusement refusé à la Türkiye et à la Syrie.
Dans ce contexte, l’approche de la droite comme de la gauche française à l’égard des Kurdes apparaît profondément biaisée.
Établir un parallèle entre la situation kurde et celle de la Palestine occupée relève non seulement de l’erreur politique, mais aussi de la faute morale.
Les Turcs n’ont pas colonisé le Kurdistan
Tout d’abord, il convient de rappeler un élément historique fondamental. Les Turcs sont arrivés en Anatolie en 1071, après avoir fui les massacres mongols, et se sont établis dans l’actuelle Türkiye en
combattant l’Empire byzantin.
En effet, cette conquête s’est faite avec l’appui des Kurdes, unis aux Turcs contre la Byzance chrétienne.
À cette époque, il n’existait ni État kurde, ni royaume, ni même région autonome contrôlée par les Kurdes. Dès lors, assimiler la présence turque en Anatolie à une entreprise coloniale constitue un contresens historique.
Pendant des siècles, les Kurdes se sont battus aux côtés des Turcs.
De ce fait, établir un parallèle avec Israël, qui a colonisé la Palestine occupée et poursuit encore aujourd’hui la colonisation, notamment en Palestine occupée, est une faute morale manifeste. Faut-il rappeler, par ailleurs, que
les instances internationales ont adopté des centaines de résolutions contre Israël, alors que la Türkiye n’a jamais fait l’objet d’un seul vote remettant en cause ses frontières actuelles.
Cette confusion morale est d’autant plus problématique qu’elle repose sur une comparaison factuellement infondée. Contrairement à Israël en Palestine occupée, la Türkiye n’a jamais mis en place de politique de colonisation interne. Elle n’a pas déplacé de populations pour installer des Turcs à la place des habitants locaux.
Elle n’a instauré ni apartheid, ni murs de séparation, ni routes réservées à une population sur des critères ethniques.
Il n’existe en Türkiye aucun système de ségrégation territoriale comparable à celui imposé par Israël en Palestine occupée. Les citoyens kurdes ne vivent pas sous un régime juridique distinct, ne sont pas soumis à des restrictions de circulation fondées sur leur origine, et ne font pas face à une architecture de domination institutionnalisée.
Dès lors, persister à assimiler la politique turque à une logique coloniale relève soit de l’ignorance, soit de la mauvaise foi.
Cette comparaison, souvent répétée sans nuance dans le débat public français, sert avant tout à délégitimer la Türkiye tout en banalisant, par contraste, la réalité de l’apartheid israélien.
Cela ne veut pas dire qu'il n'y a aucun problème. Bien au contraire, il y a des milliers de sujets sur lesquels des mesures s'imposent. Mais cela ne sera jamais au détriment de l'intégrité territoriale. En parallèle, Erdoğan a autorisé la langue kurde y compris dans l'enseignement public et l'état a ouvert une chaine kurde. Ces progrès ne sont pas suffisants mais c'est étonnant que les politiques français n'encouragent pas ces pas pacifiques.
Des terroristes peints en glamour
Par ailleurs, dans les milieux occidentaux, et notamment français, des figures médiatiques comme
Caroline Fourest, Bernard-Henri Lévy
et plusieurs responsables politiques de gauche ont longtemps présenté les membres du PKK comme des combattants de la liberté alors qu'elle est considérée comme une organisation terroriste par l'UE.
De coup, l'apologie du terrorisme ne fonctionne plus pour le PKK ? Pour ceux qui sont tentés de faire croire que le YPG est différent du PKK c'est se moquer de la gueule du monde.
Afin de comprendre cette manipulation, un rappel historique s’impose. Sous l’Empire ottoman, les minorités bénéficiaient d’une large autonomie. Elles disposaient de leurs propres lois et coutumes, et l’appartenance ethnique ne constituait pas un critère politique central.
Avec l’effondrement de l’Empire, la République de Turquie a été fondée par Mustafa Kemal Atatürk.
Ce nouveau régime a mis l’accent sur un nationalisme turc strict, tout en menant des politiques ouvertement hostiles à l’islam.
Dans cette nouvelle configuration, non seulement l’identité kurde a été niée, mais les musulmans conservateurs ont également été persécutés.
Cette réalité est incontestable. La politique de répression visant les Kurdes, mais aussi toute composante de la société ne correspondant pas aux normes imposées par le kémalisme, s’est prolongée jusqu’aux années 2000.
Lutte armée du PKK dans les années 1980
Alors que l’armée contrôlait la classe politique et imposait les lois identitaires, seuls certains groupes kurdes ont choisi la lutte armée.
C’est dans ce contexte qu’Abdullah Öcalan a fondé, au début des années 1980, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Contrairement à ce que son nom laisse entendre, il ne s’agissait pas d’un parti politique, mais bien d’une organisation terroriste.
Le PKK a commis des milliers d’attentats, visant aussi bien les forces de sécurité que les civils. Les Kurdes opposés à cette organisation ont également été assassinés. À ce jour, plus de 40 000 personnes ont été tuées. Des millions de civils ont fui les villes à majorité kurde, comme Diyarbakir, vers Istanbul. D’ailleurs, on affirme souvent, de manière ironique, qu’Istanbul est devenue la plus grande ville kurde du monde.
Pour lutter contre cette organisation terroriste, l’État turc a dépensé des milliards de dollars et a mis en place des milices locales appelées Köy Korucuları (protecteurs de villages composés de citoyens kurdes).
Par la suite, le PKK s’est implanté en Syrie, en Irak et en Iran. En Syrie, l’organisation opère sous différentes appellations, notamment YPG et FDS. Les FDS sont dominées par les cadres du YPG, même si des composantes arabes y ont été intégrées sous prétexte de la lutte contre Daech.
À partir de 2011, le YPG a profité de la dictature de Bachar al-Assad pour se dissocier de l’opposition syrienne et conclure un accord tacite avec le régime, obtenant ainsi une liberté d’action y compris dans des zones arabes.
Sous couvert de lutte contre Daech, les États-Unis ont fourni des armes lourdes et des milliards de dollars. L’objectif était double : assurer la sécurité d’Israël et réduire l’influence de la Türkiye. Israël, de son côté, a toujours soutenu le PKK dans son projet de création d’un État indépendant en Türkiye et en Syrie, des pays divisés servant clairement ses intérêts stratégiques.
Appropriation des villes Arabes
Cette mise en récit passe également par une manipulation symbolique du vocabulaire. Ainsi, la ville de
est systématiquement présentée comme un emblème héroïque, alors qu’elle porte depuis des siècles le nom
Ce choix n’est pas anodin. Effacer l’appellation historique arabe permet d’imposer un récit idéologique, tout en occultant la réalité démographique et sociale de la région. Pourquoi cette insistance à ignorer un nom enraciné dans l’histoire locale, si ce n’est pour servir une construction politique artificielle ?De la même manière, présenter le
comme un exemple de gouvernance réussie relève du mensonge. Lors de la reprise et de la libération de plusieurs villes, les images ont révélé une réalité bien différente de celle relayée dans les médias occidentaux : des enfants emprisonnés, des civils soumis à des pratiques coercitives, et une population vivant sous un régime de peur permanente.
Cette situation a d’ailleurs provoqué des révoltes ouvertes. Les tribus arabes, longtemps réduites au silence, se sont soulevées contre un pouvoir exercé par la terreur. Ces soulèvements témoignent d’un rejet profond d’une organisation qui ne gouvernait ni par le consentement ni par la légitimité, mais par la contrainte et la violence.
Ainsi, loin de l’image romantisée d’un projet politique progressiste, la réalité du terrain démontre que le PKK a reproduit les mêmes mécanismes d’oppression qu’il prétendait combattre.
Cette dissonance entre le discours occidental et les faits observés sur place constitue l’un des angles morts les plus graves du traitement médiatique et politique de la question kurde.
La victoire de l’opposition en Syrie change la donne
Peu d’observateurs imaginaient la chute du régime
. Certains pays arabes avaient même renoué des relations diplomatiques avec lui.
La Türkiye, qui a accueilli près de quatre millions de réfugiés syriens, a payé cher cet engagement humanitaire aussi bien économiquement que politiquement.
Pourtant, elle n’a jamais cessé de soutenir l’opposition syrienne, jusqu’à la victoire d’Ahmad Al-Charaa en décembre 2024.
Avec le changement de position de Donald Trump sur la Syrie, l’équilibre régional a basculé. Avant la révolution, les Kurdes affiliés au PKK et soutenus par Israël, contrôlaient près
syrien, alors qu’ils ne représentent que
. De plus, toutes les ressources pétrolières étaient sous leur contrôle, sans qu’aucun bénéfice ne revienne à la population syrienne.
Le PKK, symbole de violence et de répression
Pour parvenir à ses objectifs, le PKK a toujours eu recours à la violence.
Selon les données d’Interpol,
il s’agit de l’organisation terroriste qui contrôle le plus largement le trafic de drogue en Europe. Étrangement, les responsables politiques français restent silencieux sur ce point.
Ils évitent également d’évoquer la pratique du
, qui consiste à racketter des citoyens d’origine kurde en Europe afin de financer le terrorisme en Türkiye et dans les pays voisins.
De même, un silence assourdissant entoure le sort de milliers de mineurs, notamment de jeunes filles, enrôlés de force par le PKK. A-t-on déjà entendu Thomas Portes exprimer la moindre compassion pour les
Il est probable qu’il ignore même leur existence.
Le projet de Türkiye sans terrorisme
Ce qui frappe enfin, c’est que ni la gauche ni la droite françaises n’ont soutenu le projet de
"Türkiye sans terrorisme".
Sous l’impulsion de Devlet Bahçeli, leader du parti nationaliste et allié d’Erdogan
, une nouvelle dynamique a pourtant vu le jour. Au risque de perdre une partie de sa base électorale, Bahçeli a initié des pourparlers avec Abdullah Öcalan, emprisonné sur une île en Türkiye.
Avec le soutien du président Recep Tayyip Erdogan, une nouvelle ère s’est ouverte.
Öcalan lui-même a reconnu que la lutte armée n’avait plus de sens et que les revendications autonomistes étaient dépassées.
Il a appelé le PKK à déposer les armes.
Si le PKK en Türkiye a obtempéré, sa branche syrienne a refusé, poursuivant ses actions jusqu’à perdre en une semaine l’ensemble des territoires qu’elle contrôlait.
Pourtant, en mars 2025, un accord avait été conclu entre le gouvernement syrien et Mazlum Abdi, dirigeant des FDS. Sous la pression des autres cadres du PKK, cet accord n’a jamais été appliqué. Dans le même temps,
Al-Charaa a publié un décret rétablissant les droits des Kurdes, posant pour seule condition l’intégrité territoriale de la Syrie.
Aujourd’hui, le PKK a déposé les armes. La Syrie est réunifiée. Le maintien de l’ordre est désormais assuré par les forces légales de l’État, et
les revenus issus du pétrole ne sont plus confisqués par des structures armées, mais reviennent enfin à la population syrienne.
Ce dénouement met également en lumière une réalité longtemps occultée. Le groupe présenté durant des années comme un rempart incontournable contre Daech n’a opposé qu’une résistance limitée face à l’armée syrienne régulière. Contrairement au récit entretenu dans certains cercles occidentaux, cette force prétendument redoutable ne s’est pas engagée dans un affrontement prolongé.
La transition s’est opérée rapidement, avec très peu de violence, et l’armée a repris le contrôle des territoires sans combats majeurs.
Ce constat interroge directement la narration dominante. Il apparaît clairement que le PKK n’était ni aussi puissant ni aussi indispensable que cela a été prétendu. Plus encore, un nouvel accord a été conclu entre le PKK et l’État syrien, scellant la fin de la logique de confrontation.
Les membres civils comme militaires sont appelés à intégrer les institutions de l’État syrien, marquant ainsi une normalisation politique et sécuritaire.
Dans cette reconfiguration, un autre acteur sort perdant. Israël, qui misait sur la fragmentation territoriale et l’affaiblissement durable de la Syrie, voit s’effondrer un levier stratégique essentiel.
Une Syrie unifiée, stabilisée et souveraine constitue l’exact opposé du scénario recherché.
Dès lors, une question demeure, et elle s’impose avec d’autant plus de force. Est-ce cette stabilisation, cette perte d’influence et la fin d’un récit commode qui dérangent La France insoumise et Marine Le Pen ?