Quand la visibilité musulmane devient un enjeu politique

09:3324/03/2026, mardi
MAJ: 24/03/2026, mardi
Nadia Meziane

À New York, le maire est musulman. Assumé. Il a étè élu dans un pays pourtant à la pointe de la croisade mondiale islamophobe . À Chalon-sur-Saône, une élue est empêchée de siéger parce qu’elle porte un hijab. Le monde a changé. Certains refusent de le voir et déploient toute la force autoritaire de la vieille Vème République pour maintenir un néo-colonialisme stérile. Comme un barde d’Astérix, le maire de Chalon sur Saöne entonne inlassablement le même refrain : celui d’un ordre ancien qu’il s’agit

À New York, le maire est musulman. Assumé. Il a étè élu dans un pays pourtant à la pointe de la croisade mondiale islamophobe .

À Chalon-sur-Saône, une élue est empêchée de siéger parce qu’elle porte un hijab.


Le monde a changé. Certains refusent de le voir et déploient toute la force autoritaire de la vieille Vème République pour maintenir un néo-colonialisme stérile.

Comme un barde d’Astérix, le maire de Chalon sur Saöne entonne inlassablement le même refrain : celui d’un ordre ancien qu’il s’agit de préserver.

Réélu pour un troisième mandat consécutif, Gilles Platret s’est installé en notable indétrônable — mais déjà dépassé.

Depuis son élection en 2014
, il a construit sa trajectoire politique non sur le développement de sa ville, mais sur une
politique islamophobe assumée
: suppression des menus de substitution dans les cantines, tentatives d’interdiction du drapeau palestinien, interventions médiatiques répétées,
la dernière en date pour menacer une des mosquées de la ville de fermeture suite au succès de la prière de l’Aîd..

Sa municipalité s’est progressivement imposée comme un laboratoire de l’islamophobie dans sa déclinaison locale.

Gilles Platret — et il n’est pas inutile de le dire dans cette période marquée par l’agression militaire des États-Unis et d’Israël contre l’Iran — est aussi celui qui a rendu un rapport calqué sur celui du soi-disant entrisme des Frères musulmans,
mais concernant cette fois un prétendu entrisme iranien dans les institutions et les médias.

On a donc un idéologue et un notable en même temps


Ce décalage entre le notable et la nouvelle génération ne relève pas d’un simple malentendu.

Il dit quelque chose de plus profond sur ce qui se passe à Chalon et ailleurs.

Le terme de révolution n’est pas exagéré. Elle a, en réalité, déjà commencé.

Aujourd’hui, dans toute la France, des femmes et des hommes se présentent à des élections sans cacher leur appartenance à la religion musulmane. Certains sont élus.

Il y a vingt ans, une telle situation était impensable, y compris dans les rangs de l’extrême gauche.
On se souvient du débat qu’avait suscité la présence d’une candidate portant le hijab sur une liste du Nouveau Parti anticapitaliste.

Ce qui relevait hier du scandale est devenu une réalité politique.

Chalon-sur-Saône en est une illustration.

La candidature de Damien Saley pour l’Union populaire, marque une rupture. Présenter cette liste, dans ce contexte, revenait à s’exposer.

Elle était classique dans son programme — écologique, sociale, ouverte — mais nouvelle dans sa composition.

Elle rend visible ce que beaucoup préfèrent encore ne pas voir : la présence musulmane comme composante ordinaire de la vie locale. Elle s’incarne notamment à travers des femmes engagées dans la vie associative et collective.

Parmi elles, certaines figures du collectif Libawat, engagé contre les discriminations visant les femmes musulmanes. Morgane Guéchi, qui figurait sur la liste en position non éligible, a pris part activement à la campagne.


La démarche a suscité des résistances, y compris à gauche


Une liste socialiste s’y est opposée, révélant combien une partie de la gauche peine encore à admettre des évolutions qui remettent en cause le paternalisme colonial sur lequel elle a longtemps fonctionné.

Malgré cela, la liste a dépassé les 10 % des suffrages et fait élire deux de ses membres au conseil municipal.

La rupture ne se situe pas dans la décision du maire de faire barrage à une élue du peuple désignée par les urnes , mais dans la démarche de ces habitantes et habitants qui, en position minoritaire, ont décidé d’ouvrir un nouvel espace politique.

Ces territoires que l’on imagine homogènes sont traversés par des transformations profondes. Ils rassemblent des habitants de toutes origines et de toutes confessions, dont certains font le choix de porter des valeurs communes.


Le conseil municipal d’installation en a donné une image claire


Lamia Sabrina Sari
, élue, n’a pas pu siéger parce qu’elle porte un hijab.

Mais dans la salle, de nombreuses femmes portant le hijab étaient présentes pour lui apporter leur soutien. Parmi elles, Morgane Guéchi, qui affirme avoir été prise à parti verbalement par des soutiens du maire.

Dans le même temps, l’autre élu de la liste prenait place au conseil municipal.

Lors de cette séance, Damien Saley a rappelé que le combat engagé était un combat pour la liberté. Il s’est également décrit lui-même, dans ses propres termes, comme un ancien
"laïcard"
et
"bouffeur de curés"
.

Il reconnaît désormais que des musulmans et musulmanes peuvent être des alliés dans des luttes pour la justice sociale, l’égalité et la transformation écologique.


Une recomposition politique est déjà à l’œuvre


Face à cette émergence, la réaction est immédiate.

Les femmes musulmanes engagées dans cette campagne municipale ont été confrontées à des campagnes d’intimidation, de doxxing et de harcèlement. Leur engagement les expose à des dangers réels.

Sur des groupes liés à la mouvance suprémaciste blanche gravitant autour de Reconquête, les menaces circulent.

Dans le même temps, Gilles Platret mobilise des relais médiatiques, notamment sur les plateaux de CNews et au sein de la presse d’extrême droite.

Chalon-sur-Saône est l’une des rares villes où le Rassemblement national n’a pas présenté de liste, tant ses idées sont déjà défendues par le maire.

Gilles Platret, comme d’autres élus, invoque la neutralité de l’espace public.

Mais ces dernières semaines, à l’occasion de la mort d’un jeune militant d’extrême droite, ouvertement néonazi et violent, des conseils régionaux ont affiché sa photo. À l’Assemblée nationale, une minute de silence lui a été rendue.


La neutralité a bon dos


Elle a permis l’installation durable de l’extrême droite dans les institutions, sa visibilité dans l’espace public et la banalisation de ses projets.

À l’inverse, la visibilité musulmane est constamment présentée comme un problème.

La diabolisation est révélatrice.

À Chalon-sur-Saône, elle vise à la fois des individus et des collectifs.

Le collectif Libawat,
engagé contre les discriminations, est régulièrement pris pour cible.
Dans le même temps, Sabrina Sari a été inscrite, comme d’autres, dans un trombinoscope publié par le journal d’extrême droite Frontières, recensant une centaine d’élus jugés
"problématiques".

Ces élus et élues, accusés de favoriser l’islamisme et l’entrisme des Frères musulmans, portent des projets de transformation sociale.

Si ces discours sont majoritaires dans le champ politique, à l’exception de LFI, elle-même visée par ces thèses conspirationnistes et islamophobes, ils ne le sont que de manière contradictoire.
Ainsi, lors de la prière de l’Aïd, dans de nombreuses mosquées en France, on a vu des élus membres de partis
islamophobes au quotidien, comme Les Républicains ou le Parti socialiste,
venir deux jours avant les élections rappeler à quel point leurs concitoyens musulmans, visibles et mobilisés à cette occasion, sont importants pour eux.
Ceux qui sont désignés comme une menace incarnent en réalité une possibilité politique.

Une partie des électeurs — et c’est l’une des surprises de ce scrutin — a préféré cette génération politique à l’extrême droite.


L’enjeu dépasse le cadre local


En 2019, à l’Assemblée nationale, les députés ont profité d’un angle mort du droit pour faire inscrire l’interdiction des signes religieux, sans possibilité réelle de contestation.

Aujourd’hui, la situation est différente. L’arrêté pris à Chalon-sur-Saône fera l’objet d’un recours devant le Conseil d’État.

Mais la bataille ne sera pas uniquement juridique.

Elle est politique.

Elle porte sur la possibilité, pour une partie croissante de la population, de participer à la vie démocratique sans devoir se rendre invisible.


Cet enjeu est présent sur tous les fronts


Aux dernières élections universitaires, une organisation nommée ouvertement Étudiants musulmans de France a conquis onze sièges dans des universités, en alliance avec d’autres forces.

Au niveau professionnel, notamment dans le secteur des aides à la personne, le débat se fait de plus en plus vif : les jeunes salariées, souvent précaires, refusent de retirer leur hijab, contrairement à la génération précédente.

La lutte pour le droit de porter des robes longues
a également marqué un moment fort pour une jeunesse qui entend porter ses valeurs et sa tradition, non pas avec une fierté excessive, mais simplement sans cacher d’où elle vient — c’est-à-dire de France.
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