Le Mali est-il devenu le nouveau terrain d’affrontement entre la Russie et la France ? (Analyse)

La rédaction avec
16:167/05/2026, jeudi
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Des membres armés du Mouvement national pour la libération de l'Azawad (FLA) sont aperçus au camp de la Bataille d'Amachach, après le retrait du Corps africain quatre jours plus tôt, à Tessalit, le 6 mai 2026.
Crédit Photo : AFP /
Des membres armés du Mouvement national pour la libération de l'Azawad (FLA) sont aperçus au camp de la Bataille d'Amachach, après le retrait du Corps africain quatre jours plus tôt, à Tessalit, le 6 mai 2026.

Autrefois célèbre pour le riche héritage intellectuel et culturel de sa ville historique de Tombouctou, le Mali se retrouve aujourd’hui au cœur d’insurrections multiples et d’une fragilité étatique grandissante. Les attaques coordonnées du 25 avril 2026 ont marqué une nette escalade, tant par leur ampleur que par leur sophistication opérationnelle.

Les informations faisant état de la mort du ministre de la Défense ainsi que de la quasi-prise de la capitale Bamako illustrent une détérioration critique de l’autorité de l’État.

Déjà considéré comme un foyer majeur d’instabilité en Afrique de l’Ouest, le Mali connaît pour la première fois une alliance entre des acteurs idéologiquement distincts mais tactiquement convergents : le Front de libération de l’Azawad, mouvement séparatiste laïc, et la coalition terroriste Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, unis contre le nouveau régime.

Façonné par des dynamiques historiques de long terme

Une grande partie des analyses actuelles présente la crise malienne comme une succession d’événements isolés. Pourtant, cette lecture passe à côté de l’essentiel.

Les racines du conflit sont structurelles et cumulatives, façonnées par des dynamiques historiques profondes souvent résumées par le concept de
"colonialité du pouvoir"
. Les mécanismes d’exclusion, le développement inégal et la construction hiérarchique de l’État n’ont pas disparu avec l’indépendance ; ils se sont au contraire reproduits sous de nouvelles formes.

Ces héritages restent particulièrement visibles dans le modèle de gouvernance malien, où l’État centralisé peine continuellement à administrer de vastes régions périphériques.

Au cœur du problème se trouve la fracture persistante entre le nord et le sud du pays, qui favorise des conditions propices à une insurrection chronique et affaiblit la légitimité de l’État dans le nord du Mali.

Les différents gouvernements issus des coups d’État successifs n’ont pas réussi à corriger ces déséquilibres structurels, privilégiant des réponses sécuritaires de court terme au détriment d’un traitement durable des tensions entre le centre et les périphéries, tout en freinant une réelle inclusion politique.

Par ailleurs, les interventions extérieures menées au début des années 2010 n’ont pas fondamentalement modifié cette trajectoire. Les opérations militaires françaises, notamment Serval et Barkhane, ont permis de contenir les menaces immédiates, sans toutefois s’attaquer aux causes profondes de l’instabilité.

Lorsque le président Assimi Goïta a consolidé son pouvoir en 2020, il a hérité d’un environnement sécuritaire fragmenté et d’une marge de manœuvre limitée.

Dans un premier temps, il s’est appuyé sur un sentiment anti-français grandissant, accompagné d’un rapprochement stratégique avec la Russie, présenté comme une alternative corrective. Cependant, ce repositionnement a renforcé la dépendance à des approches militarisées qui aggravent souvent les souffrances civiles sans parvenir à instaurer une stabilité durable. De plus, la politique sécuritaire centrée sur Bamako n’a pas réussi à atteindre les zones rurales.

Un risque de débordement régional

La crise malienne dépasse désormais largement les frontières nationales. La persistance des vides de gouvernance accentue le risque de propagation régionale et alimente les inquiétudes quant à une déstabilisation plus large du Sahel.

En réponse, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont créé en 2024 la Confédération des États du Sahel, conçue comme un cadre commun de défense et de coopération politique.

Toutefois, la solidité de cette alliance reste étroitement liée à l’évolution de la situation intérieure malienne. Un éventuel effondrement du régime actuel à Bamako pourrait provoquer d’importantes répercussions régionales, fragilisant la cohésion de l’alliance et redessinant les équilibres sécuritaires du Sahel.

Dans ce contexte, le rôle croissant de la Russie au Mali complexifie davantage la situation. S’il est encore prématuré de parler d’un échec de l’implication russe à travers l’Africa Corps, la viabilité du modèle sécuritaire russe demeure incertaine.

Les informations évoquant le retrait de mercenaires russes de régions stratégiques du nord, telles que Kidal et Gao, mettent en lumière les difficultés opérationnelles persistantes auxquelles sont confrontés les acteurs extérieurs.

Comparée aux précédentes interventions occidentales, la Russie agit avec des ressources plus limitées et un soutien multilatéral réduit (environ 2 500 ressortissants russes seraient actuellement déployés sur 20 bases au Mali).

Cette situation soulève des interrogations majeures sur la capacité de Moscou à réussir là où d’autres ont échoué. Ainsi, le Mali rappelle une leçon plus large : toute intervention militaire extérieure, sans une compréhension approfondie des dynamiques politiques locales et des structures de légitimité, a peu de chances de produire des résultats durables.

Cette problématique est également liée à la position des États-Unis face à la crise sahélienne. L’évolution récente de la politique étrangère américaine, notamment sous le second mandat du président Donald Trump, laisse apparaître une attitude plus ambivalente vis-à-vis de l’implication russe.

Une posture qui contraste avec celles de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), de l’Union européenne et de l’administration précédente de Joe Biden, lesquelles considéraient l’engagement russe comme un facteur de déstabilisation.

Quels scénarios pour la suite ?

Au-delà du cas malien, plusieurs scénarios critiques se dessinent. D’abord, l’hypothèse d’une partition territoriale de facto entre le nord et le sud du Mali devient de plus en plus plausible.

Ensuite, la consolidation d’un corridor insurrectionnel s’étendant du Mali au Burkina Faso et au Niger, avec une possible extension vers le nord du Nigeria, pourrait donner naissance à une ceinture militante transnationale de près de 3 000 kilomètres.

Une telle évolution augmenterait considérablement le risque de voir le Sahel devenir un foyer mondial du terrorisme, comparable à certains égards aux zones de conflit qu’a connues la Syrie dans les années 2010.

Enfin, une instabilité prolongée menacerait les chaînes d’approvisionnement mondiales, alors que l’Afrique de l’Ouest dispose d’importantes réserves de bauxite, de minerai de fer ainsi que de minerais stratégiques tels que le lithium, le cuivre et le cobalt, essentiels pour les pays occidentaux.

Enfin, les limites des approches occidentales comme russes au Sahel montrent la nécessité d’une architecture sécuritaire alternative, une possible
"troisième voie"
conciliant sécurité, réalités socio-politiques locales et enjeux économiques, plutôt que l’imposition de modèles dictés de l’extérieur. En somme, le Mali demeure sans aucun doute un terrain d’expérimentation majeur pour les modèles concurrents d’intervention internationale dans les États fragiles.

Yunus Turhan est maître de conférences en relations internationales à l’Université Haci Bayram Veli, située à Ankara, la capitale turque.

* * Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement notre ligne éditoriale.


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