Femme, musulmane, voilée et engagée avec LFI: "On coche toutes les cases à abattre"

David Bizet
16:368/05/2026, vendredi
Yeni Şafak

À Chalon-sur-Saône et Mâcon, Morgane Guechi et Karima Sadi racontent les pressions subies depuis leur engagement politique sous les couleurs de La France Insoumise. Entre règlement municipal visant le voile, accusations d'"entrisme islamiste", menaces de mort et polémiques relayées sur les réseaux sociaux, les deux militantes dénoncent une volonté d’invisibiliser les femmes musulmanes engagées dans la société. Elles saluent le soutien local de LFI, tout en appelant à une prise de position nationale plus claire sur la place des femmes voilées dans la vie politique française.

Elles sont militantes associatives, candidates aux municipales, commerçantes, mères. Elles portent le voile. Et depuis qu'elles ont décidé de s'engager en politique sous les couleurs de La France Insoumise, elles sont devenues des cibles. Morgane Guechi, présidente de l'association Libawat à Chalon-sur-Saône, et Karima Sadi, militante associative à Mâcon au sein de l'association "Un souffle pour l'autisme", ont accepté de témoigner pour Nouvelle Aube. Portrait croisé de deux femmes déterminées, sous pression.


À Chalon-sur-Saône, le maire légifère contre ses propres élues


L'histoire commence en janvier, au lendemain des élections municipales de Chalon-sur-Saône. Morgane Guechi figurait sur la liste d'union populaire menée par LFI. Sa colistière Sabrina, arrivée en deuxième position, a été élue. Mais elle ne peut toujours pas siéger.

"Début janvier, notre maire Gilles Platret, en nous voyant, a directement fait un changement au niveau du règlement du conseil municipal en interdisant toute tenue religieuse pour les futurs élus"
, raconte Morgane Guechi. Le maire lui-même a confirmé le caractère délibéré de la mesure sur Sud Radio.

L'affaire a été portée devant le tribunal administratif de Dijon par les avocats de LFI. À la surprise générale, y compris, dit-on, du maire, le juge lui a donné raison, au moins provisoirement. Sabrina reste néanmoins dans l'impossibilité d'accéder à son siège.

Depuis, les mesures restrictives se sont étendues. Gilles Platret a également modifié le règlement municipal pour le public, exigeant le visage découvert dans l'enceinte du conseil.

"On nous a juré de nous faire manger la poussière"
, témoigne Morgane, la voix posée mais le regard déterminé.

À Mâcon, un message privé transformé en acte d'accusation


À une cinquantaine de kilomètres de là, Karima Sadi a vécu une autre forme d'attaque, plus virale, mais tout aussi violente dans ses effets. Candidate LFI aux municipales de Mâcon, elle a vu un message personnel destiné à des proches, contenant les mots salam alaikoum et inchallah, récupéré et instrumentalisé par Baptiste Delcroix, candidat d'extrême droite à Mâcon.

"Il a repris ce texte en disant qu'on faisait de l'entrisme, de l'islamisme, du frérisme"
, raconte Karima, commerçante depuis plusieurs années dans la ville.

La mécanique est connue: une expression culturelle ou religieuse courante, sortie de son contexte, puis amplifiée sur les réseaux sociaux. Dans les commentaires qui ont suivi, des menaces de mort ont été publiées.

"Salam alaikoum, ça veut dire "paix sur toi". On n'a même plus le droit de dire ça sans se ramasser une rafale de commentaires."

Née en France, comme ses enfants, avec des parents installés dans le pays depuis près de cinquante ans, Karima Sadi dit mesurer la portée de cette évolution.

"On fait partie de la France. On fait partie de la République. Et aujourd'hui, ils limitent encore plus notre liberté."

Des soutiens locaux solides, une attente nationale


Les deux femmes ne manquent pas de courage. Devant l'acharnement et le déferlement de haine, Karima a porté plainte. Du côté des forces de l'ordre, les expériences ont été contrastées.

"La première policière prenait ça très à la légère. On voyait très vite quel était son bord politique"
, confie Karima.

Mais la suite a été plus sérieuse: d'autres agents ont repris le dossier et traité l'affaire avec davantage de rigueur.

Sur le plan politique, le soutien local de LFI est salué par les deux militantes. À Mâcon, des membres du mouvement prenaient régulièrement des nouvelles de Karima. À Chalon-sur-Saône, la tête de liste Damien Saley a défendu ses colistières, y compris en séance publique du conseil municipal.

"Au niveau local, aucun problème"
, résume Morgane.

Mais toutes deux attendent davantage de l'échelon national.

"Nous ne sommes pas un cas isolé. Il y a plusieurs élues qui portent le voile en France. Il va falloir, à un moment, se positionner au niveau national"
, affirme Morgane.

"Les femmes musulmanes ne sont-elles pas des femmes ?"


Une proposition de loi déposée par une députée du Rassemblement national vise à interdire aux élus de porter des signes religieux dans l'exercice de leurs fonctions.

Pour Morgane Guechi, la logique à l'œuvre est claire:

"C'est une obsession politique et médiatique: invisibiliser ces femmes dans l'espace public, instrumentaliser, faire taire, diffamer. Ce qui dérange clairement, c'est notre visibilité."

Elle poursuit, avec une ironie teintée d'amertume:

"Oui, on se forme. Oui, on étudie. Oui, on travaille, on fait du sport, on milite, on s'engage politiquement. Nous sommes tout simplement des femmes. Les femmes musulmanes ne sont-elles pas des femmes ?"

Karima Sadi prolonge cette réflexion par un constat générationnel :

"Quand nos mères faisaient le ménage dans les bureaux ou étaient femmes de chambre, ça ne les dérangeait pas. Aujourd'hui, on a envie d'évoluer, on a envie de faire partie de la politique. Et c'est pour ça que ça leur pose problème."

Pourquoi LFI, et pas les autres ?


La question mérite d'être posée: des femmes voilées existent dans d'autres formations politiques. Pourquoi la virulence se concentre-t-elle sur celles affiliées à LFI ?

Pour Morgane Guechi, la réponse tient à la combinaison de plusieurs facteurs :

"Quand on est une femme qui porte le voile, qui est musulmane, qui ne se laisse pas faire et qui s'engage politiquement, on coche toutes les cases à abattre. Ça renvoie clairement à une logique néocoloniale."
Selon elle,
LFI offre une place que d'autres partis ne proposent pas
: celle de pouvoir participer pleinement au débat public sans devoir effacer une partie de son identité.

Karima Sadi le formule à sa manière, directe et sans détour:

"La France Insoumise nous donne l'opportunité de nous exprimer. Liberté, égalité, fraternité : cette devise doit s'appliquer à tout le monde."

Morgane Guechi et Karima Sadi poursuivent aujourd'hui leur engagement. La première attend une prise de position nationale de son mouvement. La seconde a repris son activité de commerçante, entre deux réunions politiques. Toutes deux portent toujours le voile. Et aucune ne compte s'arrêter.


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