L’héritage toxique

10:1125/04/2026, Cumartesi
MAJ: 25/04/2026, Cumartesi
Nedret Ersanel

Ursula von der Leyen, on le sait, présidente de la Commission européenne, a récemment affirmé qu’ "il fallait parvenir à achever le continent européen afin qu’il ne tombe pas sous l’influence turque, russe ou chinoise". Même les "Européistes locaux" en ont été interloqués. Ils ont toutefois adouci leurs critiques en parlant d’ "imprudence verbale" , histoire de ne pas trop accabler. Mais une question s’impose : ces propos traduisent-ils réellement ce que l’Europe pense de la Türkiye, dans son esprit

Ursula von der Leyen, on le sait, présidente de la Commission européenne, a récemment affirmé qu’
"il fallait parvenir à achever le continent européen afin qu’il ne tombe pas sous l’influence turque, russe ou chinoise".
Même les
"Européistes locaux"
en ont été interloqués.

Ils ont toutefois adouci leurs critiques en parlant d’
"imprudence verbale"
, histoire de ne pas trop accabler. Mais une question s’impose : ces propos traduisent-ils réellement ce que l’Europe pense de la Türkiye, dans son esprit comme dans son cœur ? Et il faut aussi s’interroger sur leur timing, car ils coïncident à la fois avec les fractures au sein du bloc occidental/transatlantique et avec les divisions internes à l’Europe elle-même…

Les déclarations de Leyen ont suscité des objections en Europe. Par exemple, l’ancien président du Conseil européen Charles Michel a rappelé :
"Madame Leyen, la Türkiye est un allié important de l’OTAN, un partenaire stratégique clé, un corridor énergétique, un acteur essentiel de la défense aux frontières de l’Europe et une puissance régionale majeure. L’Europe ne peut se renforcer en pratiquant le double standard".

Certes, cela met en lumière les priorités européennes dans leurs relations avec Ankara, mais soit…

Ces positions reflètent-elles réellement le sentiment de l’Union européenne envers la Türkiye ? Durant des décennies de parcours européen, est-ce cela que nous avons toujours trouvé face à nous ? Si tel est le cas, comment la Türkiye doit-elle considérer l’Europe dans la recherche d’un nouvel ordre mondial ?


Dans le prolongement des propos de Leyen, un exemple récent suffit à clore ce débat…

Souvenons-nous de Josep Borrell, haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, autrement dit une sorte de
"ministre des Affaires étrangères"
de l’Union. En octobre 2022, il déclarait :
"L’Europe est un beau jardin, le reste du monde est une jungle".
Cette vision correspond exactement à celle exprimée par Leyen à l’égard du monde et de nous…

On pourrait dire qu’il s’agissait d’une appréciation générale, sans désignation précise de pays. Mais Borrell avait aussi affirmé en 2020 au Parlement européen que
"les anciens empires recommencent à émerger : la Russie, la Chine et la Türkiye en font partie".

Une relation marquée par les doubles standards


Les relations entre la Türkiye et l’Union européenne regorgent d’exemples où l’Europe considère Ankara comme un acteur extérieur et inférieur. Cette attitude s’inscrit dans une longue histoire de blocages, souvent justifiés selon les contextes, à commencer par le fait que la Türkiye est un pays musulman et démographiquement important…


"Il est facile de s’en prendre à Leyen"
, certes… Mais ne devrions-nous pas aussi apprendre à nous critiquer nous-mêmes ?

Au-delà de ces déclarations, qui relèvent moins de dérapages isolés que d’une structure mentale occidentale profondément ancrée et biaisée, il faut également analyser leur moment d’apparition…


Alors que l’Union européenne décrit la Türkiye comme un élément à tenir à distance, presque comme une maladie contagieuse, le Royaume-Uni, lui, accueille Ankara…


Le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan et son homologue britannique Yvette Cooper ont signé un
"Document-cadre de partenariat stratégique"
entre les deux pays.

La déclaration conjointe précise :
"Le document signé aujourd’hui à Londres constitue une base solide pour renforcer le dialogue et la coopération entre nos pays, alliés de l’OTAN et partenaires stratégiques, partageant des relations bilatérales excellentes et une vision commune sur les défis internationaux et globaux, y compris la sécurité et la stabilité du Moyen-Orient. La transition vers un ordre international multipolaire et fragmenté accroît les risques pour la Türkiye et le Royaume-Uni, renforçant ainsi l’importance politique et militaire de l’OTAN, pierre angulaire de notre sécurité et de notre défense collective."

Le texte aborde également d’autres domaines, de l’économie à l’industrie de défense, mais l’essentiel est là.


Que signifie alors l’écart entre les discours de l’Union européenne et ceux du Royaume-Uni ?


Une Europe divisée face à la nouvelle géopolitique


Le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne tentent de construire une vision commune sur les nouvelles architectures de sécurité et sur la manière d’intégrer la nouvelle géopolitique imposée par leurs relations avec les États-Unis. Mais ils ne s’accordent pas sur tout…


L’Allemagne reste réticente à reconnaître le rôle que la Türkiye pourrait jouer dans la nouvelle Europe.
La France oscille, tout en investissant stratégiquement dans ses relations avec la Grèce. Leurs approches du Moyen-Orient divergent également…

L’adhésion de la Grèce et de l’administration chypriote grecque à l’Union européenne, ainsi que le positionnement clairement favorable de l’UE dans les différends gréco-turcs, sans oublier leurs relations avec Israël, influencent directement les rapports entre l’Europe et la Türkiye…


Il y a aussi la question américaine. Les relations entre Londres et Washington ne sont plus ce qu’elles étaient, mais le Royaume-Uni diverge de Berlin et de Paris sur les solutions à apporter aux crises. Londres exerce une pression sur les États-Unis, notamment sur les politiques du Golfe et le dossier d’un conflit avec l’Iran, tout en cherchant des voies plus conciliantes sur la Russie…


Les relations des pays européens, Royaume-Uni inclus, avec la Chine sont également contrastées. Londres et ses partenaires, comme le Canada, affichent une certaine aisance à se rapprocher de Pékin. Berlin et Paris, eux, ne rejettent pas la Chine et multiplient les visites, mais restent plus prudents…


Ces grandes lignes montrent que, compte tenu de l’influence de la Türkiye en Europe de l’Est, dans les Balkans, au Moyen-Orient, en mer Noire et dans le bassin caspien, sans oublier la Russie, l’Europe comme le Royaume-Uni sont contraints de réfléchir profondément…


Ajoutons que les dirigeants européens sont eux-mêmes à la veille de transformations politiques et économiques majeures. L’instabilité interne est manifeste en France et en Allemagne. Toute erreur pourrait affecter la cohésion structurelle de l’Union européenne. Le Royaume-Uni n’est pas épargné non plus. Mais, quel que soit le gouvernement, les orientations envers la Türkiye et le Moyen-Orient relèvent d’une logique d’État…


En revanche, dans l’Europe centrale, les alternances politiques pourraient entraîner des variations dans la perception de la Türkiye.
De même, l’évolution du pouvoir aux États-Unis après les élections intermédiaires pourrait produire des effets imprévisibles sur les orientations européennes…

Le paysage géopolitique mondial et les relations entre les États-Unis et l’Europe imposent un rapprochement entre l’Union européenne et la Türkiye. Mais cet "héritage toxique" ancré dans les mentalités européennes continue d’aveugler leur perception des nouvelles réalités…

#Türkiye UE
#Ursula von der Leyen
#Charles Michel
#Josep Borrell
#Royaume-Uni
#Turquie