Répression au Kenya: la présidente du barreau craint le retour de la "tyrannie"

13:2113/03/2025, jeudi
AFP
William Ruto est arrivé au pouvoir en 2022 en promettant notamment la transparence. Trois ans plus tard, de nombreux Kényans sont déçus par l'absence de progrès économique et par la corruption rampante.
Crédit Photo : X /
William Ruto est arrivé au pouvoir en 2022 en promettant notamment la transparence. Trois ans plus tard, de nombreux Kényans sont déçus par l'absence de progrès économique et par la corruption rampante.

Elle a été l'an dernier l'un des visages associés aux manifestations antigouvernementales, réprimées dans le sang. L'avocate Faith Odhiambo craint la montée de la "tyrannie" au Kenya, comme sous l'autocrate Daniel arap Moi, qui dirigea le pays d'une main de fer de 1978 à 2002.

Âgée de 39 ans, Me Odhiambo a connu la consécration professionnelle en février 2024 en étant élue à la tête du puissant barreau kényan, fort de 20.000 membres. Quelques mois plus tard, des manifestations contre de nouvelles taxes voulues par le président William Ruto embrasaient le pays, et l'avocate crevait l'écran.


Car si ces marches de la "génération Z" (jeunes nés après 1997) kényane ont abouti notamment au retrait du projet de loi controversé, elles se sont accompagnées d'un usage disproportionné de la force par les autorités.


Plus de 60 protestataires ont été tués et des dizaines d'autres enlevés lors d'opérations conduites par une unité composée de policiers, d'agents des services de renseignement et du contre-terrorisme, selon des groupes de défense des droits humains.


Au cours de ces mois agités, Faith Odhiambo fut omniprésente dans les tribunaux et les commissariats, exigeant des réponses sur tous les sujets, des brutalités policières à l'impunité dont les forces de l'ordre ont semblé bénéficier, en passant par la corruption.


"État de droit lentement détruit"


L'avocate craint désormais que
"l'Etat de droit (ne soit) lentement détruit"
au Kenya, un pays jusqu'ici perçu comme une démocratie stable dans une région troublée, dotée d'une Constitution révérée par ses citoyens.

Les tribunaux sont certes critiqués pour leur lenteur et leur corruption, mais la Cour suprême kényane a annulé l'élection présidentielle de 2017, une première en Afrique.


"De jeunes hommes et de jeunes femmes continuent d'être enlevés dans ce pays et, à moins qu'il n'y ait des pressions, (...), rien n'est fait"
, s'émeut-elle lors d'un entretien avec l'AFP.

La police a nié à plusieurs reprises son implication dans ces disparitions et aucun officier n'a été inquiété, même après qu'un ministre a déclaré qu'il avait demandé à William Ruto d'intervenir personnellement lorsque son propre fils avait été kidnappé.

"Il n'y a pas d'obligation de rendre des comptes"
, regrette Me Odhiambo.
"C'est le genre de tyrannie qu'on a vu sous le régime Moi"
, juge-t-elle encore, en référence à l'ex-président Daniel arap Moi, dont les 25 ans de règne ont été marqués par d'innombrables enlèvements d'opposants.

La menace ne pèse pas seulement sur les Kényans. Sept demandeurs d'asile turcs ont ainsi été enlevés à Nairobi en octobre dernier, dont quatre ont ensuite été expulsés en Turquie en dehors de toute procédure légale.


En novembre, l'opposant ougandais Kizza Besigye, jadis médecin personnel du président Yoweri Museveni, a été kidnappé lors d'un déplacement au Kenya. Pour réapparaître quelques jours plus tard détenu et présenté à la justice en Ouganda, où il risque la peine de mort.

Puis la célèbre militante tanzanienne Maria Sarungi Tsehai a disparu en janvier à Nairobi, où elle vivait en exil depuis quatre ans par peur de la répression des voix dissidentes dans son pays. Elle a été libérée quelques heures plus tard, sous pression de plusieurs ONG.


"Aujourd'hui, je ne peux plus dire avec confiance, en tant que présidente du (barreau kényan), que je peux offrir l'asile à mes collègues de la région parce que je ne sais pas s'ils seront enlevés ou non ensuite",
s'inquiète Faith Odhiambo.

Régression


"Nous sommes en train de régresser en tant que pays en termes d'adhésion non seulement à nos lois nationales, mais aussi aux lois internationales"
, dénonce-t-elle.

William Ruto est arrivé au pouvoir en 2022 en promettant notamment la transparence. Trois ans plus tard, de nombreux Kényans sont déçus par l'absence de progrès économique et par la corruption rampante.


"Si nous n'agissons pas ensemble avant la prochaine élection, la possibilité que (la situation) devienne violente est assez élevée",
poursuit Me Odhiambo à propos du prochain scrutin prévu en 2027, craignant que les jeunes
"ne retournent dans la rue" s'ils n'ont "pas confiance dans leur système judiciaire".

Les périodes électorales sont régulièrement entachées de violences au Kenya, notamment du fait de la police. Des affrontements entre communautés avaient par ailleurs fait plus de 1.100 morts en 2007-2008.

Les politiciens kényans continuent selon l'avocate d'exploiter les divisions tribales - qu'elle qualifie de
"maladie"
- dans le but unique de préserver leurs privilèges de caste dominante, une situation qu'elle juge
"très triste et frustrante".

A lire également:






#politique
#Kenya
#manifestation
#droitshumains
#Daniel arap Moi
#William Ruto
#Kizza Besigye
#Yoweri Museveni