Le monde turc : le géant silencieux se réveille

09:1526/02/2026, الخميس
MAJ: 26/02/2026, الخميس
Cemil Doğaç İpek

Alors que la rivalité entre les principaux centres de puissance mondiale, les États-Unis, la Russie et la Chine, s’intensifie, un nouvel acteur émerge discrètement au cœur de l’Eurasie. L’argument central avancé est que le "monde turc" est en train de se transformer en un bloc géopolitique distinct et influent, dépassant désormais son ancienne définition fondée sur une simple communauté linguistique ou culturelle. Avec 166 millions d’habitants , un produit intérieur brut cumulé de 1 700 milliards

Alors que la rivalité entre les principaux centres de puissance mondiale, les États-Unis, la Russie et la Chine, s’intensifie, un nouvel acteur émerge discrètement au cœur de l’Eurasie. L’argument central avancé est que le
"monde turc"
est en train de se transformer en un bloc géopolitique distinct et influent, dépassant désormais son ancienne définition fondée sur une simple communauté linguistique ou culturelle.
Avec 166 millions d’habitants
, un produit intérieur brut cumulé de
1 700 milliards de dollar
s et un vaste espace territorial, cet ensemble s’impose progressivement comme un acteur structurant des affaires internationales.
De nombreux analystes commettent l’erreur de comparer ce bloc à l’Union européenne, forte de
450 millions
d’habitants. Certaines évaluations jugent pourtant cette comparaison
"dénuée de sens"
. Contrairement à
l’Union européenne,
qui a atteint sa masse critique avec
27 États,
le monde turc manifeste un potentiel comparable avec seulement sept États :
la Türkiye, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, le Kirghizistan et la République turque de Chypre du Nord.
Cette
"puissance concentrée"
pourrait offrir une efficacité géopolitique capable de transformer durablement les équilibres internationaux.

Un centre énergétique et logistique en recomposition


Le monde turc se distingue d’abord par ses ressources énergétiques. Ses réserves de gaz naturel atteignent environ
25 000 milliards de mètres cubes,
soit près de 13 % des réserves mondiales, un volume supérieur aux réserves combinées des
États-Unis et de l’Arabie saoudite.
Mais l’importance stratégique de la région dépasse la seule question des ressources. Elle réside surtout dans son rôle de cœur des corridors énergétiques reliant l’Asie à l’Europe. Les infrastructures telles que T
ANAP, TAP, TurkStream, Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) et Bakou-Tbilissi-Erzurum (BTE)
constituent aujourd’hui des axes essentiels pour la sécurité énergétique européenne.

Malgré les sanctions imposées à la Russie après la guerre en Ukraine, plus de la moitié des exportations de gaz russe vers l’Europe en 2023 ont continué de transiter par ces routes énergétiques.

La région détient également près d’un million de tonnes d’uranium, soit environ 16 % des réserves mondiales.
Alors que l’énergie nucléaire pourrait représenter 30 % de la production électrique mondiale d’ici 2050, cette ressource renforce la centralité stratégique du monde turc dans les futures transitions énergétiques.

Parallèlement, le développement du Corridor central redéfinit les routes commerciales mondiales. Intégré à l’initiative chinoise Belt and Road Initiative (projet d’infrastructures visant à relier l’Asie, l’Europe et l’Afrique par des corridors commerciaux), cet axe place les États turcophones au centre de la logistique eurasiatique.

Avec un potentiel commercial annuel estimé à 600 milliards de dollars, cette route constitue la liaison terrestre la plus courte entre Londres et Pékin, conférant au monde turc un rôle structurant dans la reconfiguration du commerce mondial.


Zangezur : un basculement stratégique


Le corridor de Zangezur
s’inscrit dans une évolution sécuritaire amorcée après les affrontements de juillet 2020 dans la région de Tovuz, à la frontière azerbaïdjanaise.
Cette zone revêt une importance particulière, car elle concentre plusieurs infrastructures critiques, notamment les pipelines BTC et BTE ainsi que la ligne ferroviaire
Bakou-Tbilissi-Kars
. L’attaque survenue à Tovuz a constitué un véritable point de basculement stratégique pour Ankara et Bakou, accélérant leur intégration militaire.
Après la victoire au Karabakh
, le corridor de Zangezur est devenu un élément clé permettant une connexion terrestre directe entre la Türkiye et l’Asie centrale, sans dépendance envers l’Iran, l’Arménie ou la Géorgie, ni nécessité d’autorisation d’un État tiers.

Une capacité collective en ascension


Pris individuellement, les États turcs apparaissent comme des puissances régionales. Collectivement, leur poids devient cependant significatif dans le système international.

L’indice composite de capacité nationale (CINC)
, qui mesure la puissance globale des États à partir de six critères majeurs, attribue au monde turc une valeur cumulée de 0,02287. Ce niveau place l’ensemble au huitième rang mondial en matière de capacité matérielle combinée.

La Türkiye, moteur principal de ce bloc, se classe notamment au 17e rang mondial en termes de PIB, au 22e rang pour les dépenses militaires et au 15e rang pour la taille des forces armées, consolidant son statut de puissance montante.

Au cœur de la compétition entre la Russie, la Chine et les États-Unis, la région devient un espace stratégique majeur. Tandis que Moscou demeure mobilisée en Ukraine et que Pékin cherche à sécuriser ses approvisionnements énergétiques, Washington développe la plateforme diplomatique C5+1 en Asie centrale.

Dans ce contexte, la Türkiye poursuit une double stratégie : exploiter les nouvelles opportunités régionales et tirer parti de la rivalité entre grandes puissances afin de renforcer son autonomie stratégique.


Vers une nouvelle réalité eurasienne


Le
"Document sur la vision du monde turc pour 2040"
établit un cadre d’intégration approfondie. Celui-ci prévoit notamment l’adoption progressive d’un alphabet commun, l’harmonisation de l’enseignement historique et le renforcement de la coopération sécuritaire.

L’analyse défendue conclut que le monde turc n’occupe plus une position périphérique. Il s’affirme désormais comme un nouveau centre du système international. Par la concentration de ses ressources énergétiques, de ses routes commerciales et de ses capacités stratégiques, cet espace pourrait durablement redéfinir l’équilibre des puissances entre l’Occident et l’Orient.

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