Les butins et les pertes de la guerre aux États-Unis et en Iran

08:136/05/2026, среда
MAJ: 6/05/2026, среда
Yasin Aktay

La guerre lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, dont le champ s’étend progressivement, ne transforme pas seulement les lignes de front, mais aussi la structure interne des États, leurs mécanismes de décision et leurs orientations idéologiques. L’exemple le plus frappant de cette transformation se joue aujourd’hui aux États-Unis et en Iran. Pour voir ce qu’elle provoquera aux États-Unis, il faudra peut-être attendre les résultats des élections de mi-mandat dans quelques mois. Pour qui

La guerre lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, dont le champ s’étend progressivement, ne transforme pas seulement les lignes de front, mais aussi la structure interne des États, leurs mécanismes de décision et leurs orientations idéologiques. L’exemple le plus frappant de cette transformation se joue aujourd’hui aux États-Unis et en Iran. Pour voir ce qu’elle provoquera aux États-Unis, il faudra peut-être attendre les résultats des élections de mi-mandat dans quelques mois.


Pour qui la politique américaine est-elle en ébullition ?


Trump regarde la guerre sous l’angle des butins à gagner, avec les instincts les plus archaïques. Il parle de mettre la main sur le pétrole, des gains de guerre les plus sauvages et les plus primitifs pour les États-Unis. Mais la véritable perte se produit dans son propre camp. Déjà, la politique intérieure américaine est en pleine ébullition.
Qui sera ébouillanté dans ces marmites, quel type de politique américaine en sortira et où cela placera les États-Unis dans les équilibres mondiaux : nous sommes face à une dynamique ouverte à toutes les évolutions.

En Iran, les assassinats, les changements de leadership, la pression militaire croissante et l’encerclement international ne remodèlent pas seulement le pays à l’extérieur, mais aussi de l’intérieur.
Au début de la guerre, on avait calculé qu’un changement de dirigeant conduirait en quelques heures, comme au Venezuela, à la reddition de l’Iran.
Après tout, il y avait, semblait-il, un peuple d’opposition prêt, déjà debout, prêt à saluer les avions américains.

Les calculs de la Maison-Blanche et de Tel-Aviv n’ont pas fonctionné à Téhéran


À la suite de plusieurs vagues d’assassinats ciblés, presque les premier et deuxième cercles dirigeants de l’Iran ont été entièrement liquidés. C’est une forme de guerre sans précédent. Mais après l’élimination des anciens cadres radicaux avec lesquels il était impossible de discuter ou de parvenir à un compromis, ceux qui sont arrivés ensuite, loin d’être plus modérés, ont adopté une ligne beaucoup plus radicale. Tous ceux qui ont un lien avec l’Iran se retrouvent désormais face à un encadrement beaucoup plus radical, tant dans l’intention que dans l’orientation. Pourtant, le tableau qui émerge dans ce processus est paradoxal :
l’Iran se radicalise d’un côté, mais perd de la capacité de l’autre. Cette double situation affecte directement à la fois le cours de la guerre et l’avenir des politiques régionales.

Les derniers développements en Iran, en particulier le ciblage des cadres dirigeants et l’élimination de figures de haut niveau, ont rendu indispensable une profonde restructuration au sein du système. Dans ce type de situation, une tendance historiquement observable s’est manifestée ici aussi : ceux qui remplacent les anciens ne sont pas plus prudents, mais plus durs. Car les conditions de guerre nourrissent non pas les recherches de compromis, mais les réflexes sécuritaires. En Iran aussi, on observe le recul de la ligne définie comme "modération religieuse", tandis que la structure militaro-bureaucratique centrée sur les Gardiens de la révolution accroît son rôle déterminant.


Le paradoxe iranien : la radicalisation ne signifie pas le renforcement


Mais cette radicalisation ne signifie pas toujours une augmentation de puissance. Au contraire, l’érosion de la capacité de guerre de l’Iran est manifeste. La perte de cadres qui constituaient des éléments importants de sa capacité d’opérations extérieures, les problèmes de coordination et les difficultés logistiques limitent l’efficacité de l’Iran sur le terrain. La soutenabilité de la stratégie menée à travers les forces supplétives devient également discutable dans ce contexte. Autrement dit, les outils dont dispose l’Iran se durcissent, mais sa capacité à les utiliser efficacement s’affaiblit.


Cette situation se reflète directement dans le cours de la guerre. Une direction plus radicale rend le recul plus difficile ; mais la perte de capacité empêche ce radicalisme de produire des résultats. Il en résulte donc un équilibre entre une rhétorique élevée et un effet limité. L’écart entre le durcissement du discours iranien et ses limites sur le terrain produit une dynamique qui prolonge le conflit sans générer de résultat décisif.


Le paradoxe américain : se créer un ennemi imprévisible


Ce tableau a également une signification critique au regard des attentes des États-Unis vis-à-vis de la guerre. L’un des objectifs fondamentaux de Washington était soit de forcer l’Iran à la table des négociations, soit de limiter son influence régionale.
Les développements actuels semblent servir partiellement certains de ces objectifs, mais le tableau est loin d’être aussi clair.

D’un côté, la perte de capacité de l’Iran et sa mise sous pression intérieure correspondent aux objectifs stratégiques des États-Unis. Mais de l’autre, le glissement du système vers une ligne plus radicale affaiblit la possibilité de négociations. Cela crée pour les États-Unis un dilemme classique : un Iran affaibli devient en même temps un Iran plus imprévisible. Pour cette raison, au lieu de produire rapidement le
"changement de comportement"
attendu par Washington, la guerre engendre une instabilité plus complexe et de long terme.

Les politiques régionales de l’Iran se redessinent également dans ce cadre. La zone d’influence construite auparavant sur la profondeur idéologique et stratégique se transforme désormais en une structure davantage fondée sur un réflexe défensif.
Cela ne signifie pas que l’influence de l’Iran dans la région a totalement disparu ; mais la nature de cette influence change.
La politique qui reposait auparavant sur l’expansion et la projection d’influence glisse progressivement vers un axe de protection et de maintien.

À ce stade, le discours utilisé par l’Iran prend aussi une importance particulière. L’Iran continue de se présenter comme le centre de
"l’axe de la résistance".
Mais ce discours a presque entièrement perdu sa crédibilité, notamment dans le monde arabo-musulman. Et l’origine de cela n’est pas récente : elle remonte au rôle joué par l’Iran durant le Printemps arabe.

Le passif de l’Iran s’est surtout alourdi pendant le Printemps arabe


Le Printemps arabe fut un moment où les revendications de liberté, de justice et de participation politique se sont élevées.
Dans ce processus, la position de l’Iran a révélé une contradiction sérieuse avec son propre discours. L’Iran, qui mettait en avant la Palestine et la résistance, s’est rangé aux côtés des régimes contre les mouvements populaires dans certains pays, à commencer par la Syrie. Cette situation a renforcé les critiques selon lesquelles le discours iranien de
"résistance"
relevait davantage d’un outil fondé sur les intérêts géopolitiques que d’une vision universelle de la liberté.

Le discours iranien qui resurgit aujourd’hui dans le contexte de la guerre ne peut évidemment pas être lu indépendamment de ce passé. La lutte menée par l’Iran contre Israël suscite de la sympathie dans de nombreux milieux, mais pour les sociétés qui ont vécu l’expérience du Printemps arabe, cette sympathie n’est pas sans limites. Car la mémoire reste vive : une période au cours de laquelle les revendications de liberté ont été étouffées, les révolutions brisées et les luttes d’influence régionales placées au-dessus de la volonté des peuples n’est pas encore refermée.


La montée de l’opposition aux États-Unis et à Israël


Malgré cela, le fait que l’attaque américaine contre l’Iran soit menée avec Israël porte au plus haut niveau, dans le monde arabo-musulman, l’opposition et la haine envers les États-Unis et Israël.
Ce paradoxe n’est évidemment pas incompréhensible. En définitive, quoi qu’il se soit passé, le différend entre l’Iran et le reste du monde musulman prend, face aux États-Unis et à Israël, le caractère d’une affaire de famille et se trouve reporté.

En conclusion, la guerre actuelle transforme l’Iran dans trois directions : elle le radicalise à l’intérieur, l’affaiblit en termes de capacité et le limite sur le plan du discours ; mais, de l’autre côté, comme quatrième élément, elle renforce aussi l’opposition au sionisme et aux États-Unis dans le monde musulman. Ce quatrième élément, ajouté à cette triple transformation, déterminera non seulement l’avenir de l’Iran, mais aussi l’équilibre général de la région.


Du point de vue des États-Unis, ce processus oscille entre un succès partiel et une incertitude stratégique. L’affaiblissement de l’Iran correspond aux objectifs de Washington, mais la structure plus dure et plus imprévisible qui apparaît produit de nouveaux risques.
Pour la région, la question est plus profonde : cette guerre ne redéfinit pas seulement les rapports de force, elle redéfinit aussi les relations en dissipant les hésitations autour du lien entre liberté et résistance, ainsi qu’entre l’intervention coloniale et l’idéal d’unité islamique.

Quant à l’Iran, dans cette guerre, il ne va pas simplement perdre ou gagner ; il va se transformer. Et le résultat de cette transformation redéfinira non seulement l’Iran, mais toute la région.

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