Loi “entrisme” : un nouveau seuil dans la répression politique

12:143/04/2026, Cuma
MAJ: 3/04/2026, Cuma
Nadia Meziane

Présenté par Laurent Nuñez, un nouveau projet de loi entend prolonger et amplifier les dispositifs sécuritaires islamophobes adoptés ces dernières années. Derrière la notion floue d’“entrisme” , c’est un changement d’échelle qui se dessine : extension des dissolutions, généralisation des gels d’avoirs, pression accrue sur les libertés publiques. Analyse d’un texte qui dépasse largement le seul cadre des organisations musulmanes. Un mot flou pour étendre le pouvoir Laurent Nuñez a présenté ce matin

Présenté par Laurent Nuñez, un nouveau projet de loi entend prolonger et amplifier les dispositifs sécuritaires islamophobes adoptés ces dernières années. Derrière la notion floue
d’“entrisme”
, c’est un changement d’échelle qui se dessine : extension des dissolutions, généralisation des gels d’avoirs, pression accrue sur les libertés publiques. Analyse d’un texte qui dépasse largement le seul cadre des organisations musulmanes.

Un mot flou pour étendre le pouvoir


Laurent Nuñez a présenté ce matin un nouveau projet de loi. Il ne s’agit pas d’un ajustement technique. C’est un saut politique.

Après le terrorisme, après le
“séparatisme”
, voici venu le temps de
“l’entrisme”.
À chaque étape, le même mécanisme se répète : produire une catégorie floue, juridiquement instable, pour étendre le pouvoir administratif et désigner un ennemi intérieur musulman toujours plus large.
L’“entrisme”
n’a pas de définition en droit. Le gouvernement le sait. Laurent Nuñez lui-même l’a reconnu. Mais cela n’empêche pas d’en faire le socle d’un nouveau dispositif répressif. C’est même précisément l’intérêt de cette notion : elle permet tout.
Cette évolution ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une continuité idéologique plus large, celle de la
“war on terror”
, qui, depuis plus de vingt ans, a progressivement déplacé les seuils juridiques et politiques dans de nombreuses démocraties. Sous couvert de sécurité, des outils d’exception ont été normalisés, élargis, puis redéployés vers des cibles toujours plus larges.

Dissoudre pour faire taire : une logique déjà à l’œuvre


Derrière ce flou, les mesures annoncées sont, elles, parfaitement concrètes.

D’abord, l’extension du pouvoir de dissolution.

Présentée comme un outil de défense des
“valeurs de la République”
, cette mesure s’inscrit en réalité dans une trajectoire déjà bien connue. Les dissolutions intervenues ces dernières années, notamment dans le sillage de la loi dite
“séparatisme”
, ont d’abord visé des acteurs musulmans et musulmanes, en s’appuyant sur une extension progressive d’un dispositif initialement conçu pour dissoudre les ligues fascistes.
Mais très rapidement, ce pouvoir a débordé son cadre initial.

Il a été mobilisé contre d’autres formes d’organisation de la société civile, y compris des mouvements écologistes comme Les Soulèvements de la Terre, ou des structures antifascistes. Ce glissement est essentiel : ce qui était présenté comme une réponse ciblée devient un instrument de contrôle plus large des formes de contestation.

Nous ne sommes donc plus face à une mesure d’exception, mais à un outil politique extensible.

La logique est désormais claire : toute structure organisée, dès lors qu’elle dérange, peut être exposée à une procédure de dissolution sur la base d’une appréciation administrative.

Ce constat a même été assumé publiquement. À propos des mobilisations liées à la Palestine, Aurore Bergé avait évoqué
la possibilité de dissoudre Amnesty International.

Ce simple fait suffit à mesurer le déplacement du cadre.


Geler pour asphyxier : l’institutionnalisation d’une dérive


Ensuite, le gel des avoirs.

Ce mécanisme, historiquement lié à la lutte antiterroriste, a déjà connu ces derniers mois une extension préoccupante. Une vague de gels administratifs a visé des activistes engagés pour la Palestine, mais aussi des libraires, des structures éditoriales, des acteurs culturels.
Les motifs invoqués ont, dans plusieurs cas, suscité l’incompréhension bien au-delà des milieux directement concernés, tant ils apparaissaient disproportionnés, voire difficilement justifiables.

Ce que propose aujourd’hui le gouvernement, ce n’est donc pas une rupture totale, mais un changement d’échelle.

Il s’agit de donner un fondement juridique élargi à ces pratiques, afin de les sécuriser et de les systématiser. Autrement dit, transformer une dérive déjà observable en un outil pleinement assumé de gestion politique.

Concrètement, cela signifie la possibilité de priver une personne ou une organisation de ses ressources sur la base d’une appréciation administrative, sans qu’une infraction pénale caractérisée soit nécessairement établie.

Les conséquences sont immédiates : asphyxie économique, désorganisation des réseaux militants, fragilisation durable des structures associatives, culturelles et cultuelles.

Ce qui est visé : une présence devenue visible


Il faut appeler les choses par leur nom.

L’islamophobie n’est pas une diversion. Elle fonctionne comme un système. Un système qui, progressivement, colonise les cadres juridiques, étend les pouvoirs administratifs et fragilise les libertés fondamentales.

Ce projet de loi s’inscrit pleinement dans cette dynamique.
Il vise une réalité sociale et politique précise : l’islam est aujourd’hui la deuxième religion de France.
Ce qui est attaqué ici, ce n’est pas une minorité marginale, mais une religion en expansion, portée par des millions de citoyens et citoyennes.

Et cette réalité contredit un imaginaire politique persistant : celui d’une France figée, homogène, fantasmée. Face à cette fiction, une autre réalité s’impose — celle de nouvelles générations françaises qui assument leur place, leur visibilité, et parfois leur choix religieux.

Ce que le pouvoir nomme
“entrisme”
n’est rien d’autre que cela : une présence sociale et politique qui ne se cache plus, qui s’exprime, qui s’organise et qui revendique sa place.
Il n’y a pas de complot. Il y a une génération visible.
Et c’est précisément cela qui devient intolérable.

Mosquées : du contrôle à la mise au silence


Le projet prévoit également un contrôle renforcé des mosquées. Mais en réalité, ce contrôle existe déjà.

Depuis la loi dite
“séparatisme”
, les lieux de culte font l’objet d’un encadrement étroit. Lors de travaux parlementaires récents, des responsables du renseignement intérieur ont eux-mêmes reconnu que ces espaces étaient déjà fortement surveillés, et que la parole qui s’y exprime est contrainte.
Parler aujourd’hui de
“renforcer le contrôle”
masque donc l’essentiel.
Ce que vise cette loi, c’est de franchir une étape supplémentaire : faciliter la mise à l’écart des imams dont la parole dépasse le cadre strictement cultuel.
Comme tous les acteurs de la société, certains s’expriment, prennent position, participent au débat public.

C’est cette parole-là qui est visée.

Il ne s’agit plus seulement de contrôler des lieux. Il s’agit d’imposer le silence à celles et ceux dont la parole dérange.


Un test politique pour toute la société


Ce projet de loi ne vise pas seulement une catégorie de population. Il redéfinit un rapport entre l’État et la société.

Depuis plusieurs années, les libertés publiques sont progressivement réduites au nom de la sécurité. Mais ce texte annoncé franchit un seuil : il ne s’agit plus seulement de sanctionner des actes, mais de surveiller, anticiper, empêcher des dynamiques sociales et politiques.


Ce qui est expérimenté aujourd’hui, comme un dernier cadeau de Macron à Bardella, c’est le régime que l’extrême droite aura clés en main dans un an.

La question n’est donc pas seulement de savoir qui est visé. La question est de savoir qui pense encore pouvoir ne pas l’être.
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