France et Allemagne : les divergences s’accentuent entre les moteurs de l’Union européenne

La rédaction avec
15:4111/02/2026, mercredi
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Le chancelier allemand Friedrich Merz, et le Président français Emmanuel Macron
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Le chancelier allemand Friedrich Merz, et le Président français Emmanuel Macron

Les divergences s’accentuent ces derniers temps entre la France et l’Allemagne, puissances motrices d'une Union européenne (UE) bâtie sur les leçons de la Seconde Guerre mondiale et citée en exemple pour sa réussite en matière d'intégration.

La France et l'Allemagne sont qualifiées de
"moteur"
de l'UE, dont les fondations furent posées en 1951 avec la création de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), aux côtés de la Belgique, du Luxembourg, de l'Italie et des Pays-Bas.
La coopération et les relations d'amitié, établies entre ces deux nations jadis ennemies par le Traité de l'Élysée signé à Paris le 22 janvier 1963, il y a une soixantaine d'années, se retrouvent aujourd'hui sous le feu de l'actualité en raison de frictions croissantes.

Si l'arrivée de l'administration Trump aux États-Unis et la persistance de la guerre russo-ukrainienne incitent les dirigeants des deux pays à revitaliser le lien franco-allemand, les désaccords éclatent au grand jour, allant des dossiers liés à l'Ukraine jusqu'à l'accord de libre-échange avec les pays d'Amérique du Sud.- Le dossier des avoirs russes gelés : point de rupture

Si la Seconde Guerre mondiale a pavé la voie à l'intégration européenne, la guerre en Ukraine, qui sévit depuis près de quatre ans au cœur du continent, a réactivé le
"traumatisme russe"
et souligné la nécessité de raviver la
"foi en l’unité".
Toutefois, les dossiers ukrainiens demeurent l'un des principaux points de friction et de divergence idéologique sur l'axe franco-allemand.

Effritement stratégique

Face à la persistance du conflit russo-ukrainien et au retour de l'ère Trump aux États-Unis, la France a tenté de surmonter ses inquiétudes quant à la fiabilité de ses alliés en insufflant un nouveau dynamisme à ses relations avec l'Allemagne.

Dans cette optique, le président Emmanuel Macron a intensifié, après mai 2025, les contacts étroits qu'il avait initiés avec Friedrich Merz avant même l'élection de ce dernier à la Chancellerie.

En août 2025, les deux dirigeants ont défini une feuille de route commune couvrant de nombreux domaines, de l'industrie à la souveraineté technologique, en passant par l'énergie et la défense, afin de revitaliser le couple franco-allemand et de placer cette proximité au cœur de l'UE.

Cependant, ce rapprochement de premier plan n’a pas su empêcher l'effritement stratégique en coulisses.

La France et l'Allemagne se sont opposées sur l'utilisation des avoirs russes gelés pour la reconstruction de l'Ukraine, un sujet qui a largement dominé l'agenda européen l'an dernier.

Alors que l'Allemagne manifestait une volonté d'utiliser ces actifs, quitte à frôler l'illégalité, la France, bien que silencieuse publiquement pendant un temps, a freiné le processus lors des négociations à huis clos.

"Trahison de Macron envers Merz"

Lors du sommet des dirigeants de l'UE à Bruxelles en décembre 2025, il a finalement été décidé de couvrir les besoins de financement de l'Ukraine pour la période 2026-2027 par un emprunt commun de 90 milliards d'euros, plutôt que par la saisie des avoirs russes.
Selon des sources diplomatiques, cette posture française a provoqué une profonde rupture de confiance au sein de l'exécutif allemand ; certains n'hésitent pas à qualifier cet épisode de
"trahison de Macron envers Merz"
, laissant entendre que le président français en
"paiera le prix"
.
Cet épisode a également alimenté les analyses selon lesquelles l'Allemagne perpétue son
"obsession historique"
de vaincre la Russie, tandis que la France adopte une ligne plus
"prudente"
face au rival séculaire du continent.

Désaccord sur le dialogue avec Poutine

L'investiture de Donald Trump et l'intensification des contacts diplomatiques sur l'axe Kiev-Moscou-Washington pour mettre fin à la guerre russo-ukrainienne ont suscité une vive inquiétude chez les pays européens. Ceux-ci craignent d'être tenus à l'écart de la table des négociations, redoutant qu'un éventuel cadre de paix en Ukraine ne desserve leurs intérêts et n'affaiblisse les outils de dissuasion face à la Russie.

Si la France et l'Allemagne ont conjointement averti l'administration Trump qu'aucune paix en Ukraine ne pourrait être durable
"sans les Européens"
, les deux puissances ont affiché leurs divergences quant à l'opportunité d'une communication directe avec le président russe.
En marge du sommet des dirigeants de l'UE le 19 décembre 2025, Emmanuel Macron a publiquement déclaré qu'il
"jugeait nécessaire que le dialogue avec Poutine redevienne une réalité"
dans le cadre des négociations en cours.

Cette approche a été accueillie favorablement par Moscou, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, affirmant que Vladimir Poutine était lui aussi disposé à dialoguer avec son homologue français.

Alors qu'Emmanuel Macron, soulignant l'importance pour les Européens de
"construire leurs propres canaux de communication avec la Russie"
, se préparait à renouer le dialogue, Friedrich Merz a adopté une posture opposée.
Le Chancelier allemand, insistant sur le fait que les négociations de paix devaient se dérouler sous une coordination euro-américaine stricte, a déclaré ne pas voir la nécessité
"d'ouvrir des canaux de discussion supplémentaires"
avec la Russie.- Fracture sur l'accord de libre-échange avec le MERCOSUR

L'Accord avec le MERCOSUR

Les dissensions apparues sur l'utilisation des avoirs russes se sont aggravées avec le dossier de l'accord de libre-échange entre l'UE et le Marché commun du Sud (MERCOSUR), en négociation depuis 25 ans.

L'Allemagne, faute d'avoir trouvé un terrain d'entente avec la France sur la ligne à tenir face à la Russie, a donné son feu vert à cet accord commercial auquel Paris s'opposait fermement.

En France, puissance agricole majeure par rapport à son voisin allemand, les négociations, conclues en début d'année, ont été perçues comme une
"menace"
pour la souveraineté alimentaire du pays, déclenchant la colère des agriculteurs.
L'accord a finalement été signé le 17 janvier, soutenu par l'Allemagne et l'Espagne, mais contesté par un bloc mené par la France, la Pologne et la Hongrie.

Dans certains cercles diplomatiques, cette signature est interprétée comme une contre-offensive de l'Allemagne face à une France qui avait bloqué ses ambitions sur le dossier ukrainien.

Friedrich Merz a d'ailleurs reproché à Emmanuel Macron de
"se focaliser sur des détails techniques"
concernant l'accord commercial, l'accusant par là même
"d'ignorer les enjeux prioritaires pour l'Europe".

Le fossé de la "Préférence Européenne"

Tandis que l'Allemagne, alignée avec l'Italie, privilégie l'ouverture aux investissements étrangers pour préserver la compétitivité de l'Union, Emmanuel Macron a durci le ton ces derniers temps en prônant la
"préférence européenne"
et le concept d'"
Acheter européen"
.
Dans ce contexte, l'insistance du président français à bâtir une
"autonomie stratégique"
profitant avant tout aux producteurs et entreprises du continent, ainsi que sa vision du "Made in Europe", peinent à trouver un écho favorable auprès de Giorgia Meloni et de Friedrich Merz.

Alors que les positions de la Première ministre italienne et du Chancelier allemand convergent au sein de l'Union, le duo semble adopter, contrairement à Macron, une politique industrielle plus prudente et moins protectionniste, soucieuse de ne pas effaroucher les investisseurs internationaux.

Visions antagonistes des relations transatlantiques

Outre les dossiers intra-européens, la fracture s'élargit sur la conception même du lien transatlantique.

À l'opposé de Friedrich Merz, qui rejoint Giorgia Meloni sur une ligne
"atlantiste de droite"
, visant à apaiser les tensions avec l'administration Trump, endiguer l'immigration et stimuler les exportations, Emmanuel Macron renforce son plaidoyer pour une
"autonomie stratégique"
face à l'hégémonie américaine.

Tandis que le chef de l'État français réitère ses appels à une défense européenne indépendante de l'OTAN, le Chancelier allemand, soucieux de la prospérité européenne et des liens profonds en matière de défense, privilégie une approche plus mesurée avec Washington.

Interrogé par Anadolu, Paul Maurice, Secrétaire général du Comité d'études des relations franco-allemandes (Cerfa) au sein de l'Institut français des relations internationales (Ifri), rappelle que l'énergie et la défense sont les deux écueils historiques des relations bilatérales.

Concernant l'Ukraine, le chercheur souligne que le positionnement de l'Allemagne est intrinsèquement lié au changement de leadership aux États-Unis :

"Entre (l'ex-chancelier) Olaf Scholz et Friedrich Merz, il y a eu l'élection d'un nouveau président américain. C'est ce contexte transatlantique particulier qui provoque l'évolution de la posture allemande"
, analyse Paul Maurice.

Il note par ailleurs que Friedrich Merz, à l'instar d'Olaf Scholz, conserve une vision traditionnellement atlantiste, s'appuyant sur les États-Unis pour la défense et espérant que l'OTAN demeure le garant de la sécurité européenne.

S'agissant des dissensions sur l'accord commercial avec le MERCOSUR, l'expert de l'Ifri précise que l'opposition catégorique de la France s'explique par des enjeux de politique intérieure et la pression des agriculteurs, tandis que pour l'Allemagne, cet accord est perçu comme une opportunité vitale pour revitaliser son secteur automobile et contrer la concurrence chinoise.


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