L’Afrique de l’Ouest face à une véritable guerre d’influence franco-russe, au delà de la désinformation - ANALYSE

Alioune Aboutalib Lo
11:2516/02/2026, lundi
MAJ: 16/02/2026, lundi
Yeni Şafak
Le Président du Burkina Faso Ibrahim Traoré et le Président russe Vladimir Poutine.
Crédit Photo : @CapitaineIb226 / X
Le Président du Burkina Faso Ibrahim Traoré et le Président russe Vladimir Poutine.

L’Afrique subit une guerre d’influence qui s’est accélérée ces dernières années, avec des ingérences de différentes formes et de diverses puissances étrangères. En Afrique de l’Ouest en particulier, on a droit à une offensive entre la Russie et la France qui ne se limiterait plus au sharp power, à la désinformation, mais viserait désormais des “regime changes”.

En début février 2026, le Service russe de renseignement extérieur (SVR) a accusé le président français Emmanuel Macron d’avoir autorisé des opérations de renseignement visant à éliminer ce qu’il qualifie de
"dirigeants indésirables"
en Afrique.
Dans un communiqué, le SVR affirme que l’administration Macron chercherait
"frénétiquement"
à opérer un
"retour politique"
sur le continent africain, où la France a subi ces dernières années d’importantes
"pertes".
Des informations qui trouvent échos en Afrique et surtout
au Sahel où la France est désormais regardée comme une menace existentielle.
Le Président nigérien Abdourahamane Tiani attribue souvent des attaques de groupes terroristes à Paris, comme lors de celle de l’aéroport de Niamey dans la nuit du 28 ou 29 janvier 2026, revendiquée par Daech.

Dans les pays de l’AES en général, des tentatives de déstabilisation sont souvent évoquées par les autorités, ce qui pourrait corroborer d’ailleurs, pour certains, les informations venant des services russes. La France elle, a toujours démenti, et met cela sur le compte d’une campagne de désinformation pour masquer l’échec du partenariat avec la Russie.

Offensive de sharp power

Ces thèses sont par ailleurs venues s’ajouter à une donne géopolitique plus générale. Elles entrent dans le cadre d’une guerre informationnelle entre l’occident et la Russie, mais plus particulièrement en Afrique, entre Moscou et Paris.

Depuis cinq à six ans, dans le contexte de l’enchaînement des coups d’Etat au Sahel et du retrait de la France dans la région -principalement lié à son échec dans la lutte contre le terrorisme-, Moscou et Paris se livrent une offensive de
sharp power*
, entre information, désinformation et fake news, pour imposer et façonner un narratif plus favorable en Afrique de l’Ouest.

De façon générale, la présence médiatique de la Russie s’est renforcée en Afrique dans cette ère, entre RT et Sputnik, en plus de centaines de comptes pro-russes sur les réseaux sociaux, qui vont de X à Telegram, en passant pas Facebook. Des comptes qui sont très dynamiques dans la diffusion de la propagande, des narratifs et des éléments de langage pro-russes et anti-français.


Il faut dire que l’image de la France et son passif colonial, qui a davantage rejailli ces dernières années, facilitent aussi la percée russe.
La Russie capitalise sur l’"antifrançafrique" : anti-CFA, anti-exploitation minière, pro-souveraineté.
Les médias français (France 24, RFI, Tv5, etc) ont en outre perdu en crédibilité et l’image "néocolonialiste" de la France ne facilite plus l’attractivité de celle-ci en Afrique. Les récits des coups d’Etat perpétrés et soutenus par la France tout au long de son histoire avec l’Afrique légitiment les théories concernant ses tentatives de déstabilisation.
Cependant, la Russie pourrait prendre la même trajectoire. Les tentatives de déstabilisation attribuées à la France sont les mêmes méthodes que semblent déployer Moscou, et qui sont désormais documentées aussi par des groupes de chercheurs et sources journalistiques indépendants ou affiliés.

Hard power: au-delà de la désinformation

Cette guerre d’influence entre Paris et Moscou semble ne plus se limiter en effet à la désinformation. La Russie a été souvent perçue elle aussi comme étant derrière les putschs et tentatives de coups d’Etat enregistrés dernièrement en Afrique de l’Ouest. L’Alignement diplomatique sur Moscou, après une vague de coups d'Etat, des pays comme le Mali, le Burkina et le Niger corroborent, pour certains, cette thèse.

Dans ce cadre, un consortium d’enquêteurs, composé de The Continent, Forbidden Stories, All Eyes On Wagner/INPACT, Dossier Centre, openDemocracy, iStories et de plusieurs journalistes indépendants russophones, a obtenu un document intitulé
"Confédération des Indépendances"
.

Un article publié le 14 février 2026 sur AllEyesOnWagner.org détaille les éléments du document stratégique qui aurait "fuité" de la branche de Wagner (devenu Africa Corps et sous-contrôle du Kremlin désormais) "Africa Politogy" contrôlée par le renseignement russe.

Selon la source, ce document porte sur les bases d’une nouvelle stratégie visant à accroître l’influence russe en Afrique et daterait de 2023-2024.
Mis à part les constantes perceptibles de la politique russe actuelle en Afrique – cultiver un sentiment anti-français en Guinée, campagne de propagande pour étendre l’AES, soutenir l’opposition en Côte d’Ivoire etc. -- on y retrouve surtout l’objectif au Sénégal,
"d’exercer des pressions sur le tandem d’opposition arrivé au pouvoir après les élections pour ajuster leur politique étrangère vers la souveraineté"
.

En outre, dans le contexte des tensions en 2023 à Dakar, il ressort du document que
"Africa Politology envisage un scénario de collaboration avec l’armée sénégalaise en vue d’un coup d’État militaire. Dans ce contexte, le SVR est chargé de garantir le soutien des services de sécurité russes officiels à l’armée sénégalaise en cas de coup d’État".

Les ingérences étrangères: premier facteur d'instabilité en Afrique de l'Ouest

Des informations qui viennent s’ajouter à la campagne de
sharp power
entre l’Ouest et la Russie mais qui montrent aussi que la menace pour l’Afrique de l’Ouest est au-delà du fait de subir de simples narratifs.
Entre les informations du renseignement russe sur la France et celles du consortium de chercheurs et journalistes, la réalité est qu’il y a une tendance à encourager des scénarios de "regime change" en Afrique de l’Ouest en l’occurrence, pour mettre à la tête des Etats des dirigeants plus réceptifs aux politiques des belligérants (russes ou français).
La Russie pourrait se retrouver dans le même compartiment de ce qu’elle exploitait tactiquement contre la France.

Dans cette guerre informationnelle dont le but pour chaque camp est de renforcer son influence sur les élites politiques et les populations africaines, il est toujours difficile de distinguer le vrai du faux. Mais la seule vérité est que l’Afrique de l’Ouest est désormais au carrefour d’enjeux géopolitiques acerbes qu’elle subit et qui déstabilisent la région autant dans le cadre politique, que dans le cadre économique.

Les ingérences étrangères deviennent les plus grands risques à la stabilisation et à l’émergence de la région déjà lourdement secouée par les groupes armés non étatiques.


*Sharp power: vise à influencer des cibles étrangères à travers la manipulation de l’information, des discours et des narratifs, via la propogande, la desinformation et les cyberattaques.

*Hard power: c’est la capacité d’imposer sa volonté aux autres via la puissance militaire, les sanctions économiques, l’intimidation et toute forme de coercition.


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