Ritchy Thibault face au Bastion: la police des mots

La rédaction
10:2825/02/2026, Çarşamba
Yeni Şafak
Le militant français Ritchy Thibault à sa sortie du tribunal, le 24 février 2026.
Crédit Photo : Peps Confédération / Instagram
Le militant français Ritchy Thibault à sa sortie du tribunal, le 24 février 2026.

Conduit à deux reprises au Bastion, siège de la police judiciaire à Paris, Ritchy Thibault sera jugé le 8 juillet. L’ancien collaborateur parlementaire LFI est poursuivi pour des discours et des publications sur X entre 2023 et 2026. Les qualifications retenues incluent l’incitation à la haine et l’atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. Placé en garde à vue à deux reprises en février, il est ressorti libre sans contrôle judiciaire. L’affaire soulève des interrogations sur le traitement pénal des prises de parole politiques. L'Edito de Nadia Meziane.

Trois jours de privation de liberté pour des mots, et un procès fixé au 8 juillet.


Il y a des noms qui disent quelque chose d’une époque.


Le Bastion porte bien le sien. Au 36 rue du Bastion, le siège de la police judiciaire jouxte le tribunal judiciaire de Paris. Police et justice presque mur contre mur. Les mots franchissent la rue et deviennent des dossiers.


Ces derniers mois, des militants engagés contre le génocide à Gaza, parmi lesquels de nombreux acteurs issus des mobilisations musulmanes, y ont été convoqués ou placés en garde à vue.


En quinze jours,
Ritchy Thibault
y a été conduit à deux reprises.

Quarante-huit heures de garde à vue d’abord.


Un peu plus de trente-et-une heures supplémentaires ensuite, convoqué le lundi à 8h30 et libéré le mardi vers 16h.


Trois jours de privation de liberté pour des propos publics.


Lors de sa dernière sortie, des Gilets jaunes, des militants de PEPS, son mouvement politique, des soutiens engagés pour la Palestine et d’autres acteurs du mouvement social étaient présents.


Une génération politisée sous pression


Ritchy Thibault
s’est fait connaître adolescent lors du mouvement des Gilets jaunes. À quatorze ans, il prenait la parole sur les ronds-points. Il appartient à cette génération politisée dans la rue, et confrontée très tôt à la violence de la répression qui a suivi le mouvement, marquée par des mutilations, des éborgnements et des violences policières sévères, récemment rappelées lors du procès de l’affaire dite du “Burger King”.

Engagé dans les luttes sociales et la défense de la cause palestinienne, ancien collaborateur parlementaire LFI, il s’est imposé comme une figure d’une gauche militante dont l’outil principal est la parole.


Une parole désormais criminalisée

Nouvelle Aube a joint
Ritchy Thibault
par téléphone à sa sortie de garde à vue, après avoir assisté à celle-ci au Bastion.

Selon lui, la procédure actuelle ne porte pas seulement sur le discours prononcé le 7 février lors d’une manifestation contre les guerres et les impérialismes, discours qui a conduit à sa dernière garde à vue. Il affirme être inculpé pour des déclarations publiques et des tweets publiés entre septembre 2023 et début 2026. Les faits retenus ne concernent aucun acte de violence matérielle, mais exclusivement des prises de parole et des publications sur son compte X.


Cinq tweets critiquant la politique de Laurent Nuñez, alors secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur au moment des Gilets jaunes, aujourd’hui ministre de l’Intérieur, figureraient notamment dans la procédure.


Les qualifications mobilisées seraient lourdes : incitation à la haine, provocation à commettre diverses infractions, et jusqu’à l’atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation.


Toujours selon
Ritchy Thibault
, il aurait fait l’objet d’une surveillance constante durant cette période, ses interventions publiques étant enregistrées lors de manifestations contre le génocide à Gaza, lors des mobilisations consécutives à la mort de Nahel, ainsi qu’à travers l’analyse de ses publications en ligne.

Son procès aura lieu le 8 juillet, en plus de deux autres procédures déjà en cours, dont celle liée à son interpellation d’Emmanuel Macron au Salon de l’agriculture en 2024.


Février 2026: l’épisode déclencheur


Le 7 février dernier, à l’issue d’une manifestation contre les guerres et les impérialismes, il prend la parole à la tribune.


Quelques heures plus tard, il est interpellé par des policiers cagoulés, dans une mise en scène spectaculaire pour ce qui constitue, juridiquement, une prise de parole en manifestation. Garde à vue. Déferrement.


Le parquet requiert un contrôle judiciaire strict incluant notamment des restrictions d’expression. Le juge des libertés et de la détention refuse.


Le 23 février, nouvelle convocation au Bastion. Nouvelle garde à vue. Nouveau déferrement. Les réquisitions sont à nouveau rejetées.


La première garde à vue s’était conclue sans contrôle judiciaire. Quinze jours plus tard, il est de nouveau convoqué, placé en garde à vue puis déféré. Cette insistance procédurale interroge.


Il est ressorti libre, sans contrôle judiciaire, dans l’attente de son procès.


Un déplacement juridique


Le recours à des qualifications comme l’atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ou la provocation à commettre diverses infractions ne relève pas du droit de la presse, mais du droit pénal de la sûreté.

Ce déplacement n’est pas neutre. Il permet de contourner les garanties procédurales historiquement attachées à la liberté d’expression et d’inscrire des propos politiques dans une logique de menace pour l’État.

La conflictualité sociale quitte alors le terrain du débat public pour entrer dans celui de la sécurité nationale.


Maintenir la parole


Ritchy Thibault
affirme vouloir maintenir sa liberté d’expression et l’inscrire dans son combat contre les impérialismes, contre les génocides et pour la justice sociale.

Le 8 juillet, un tribunal jugera des phrases.


Et, à travers elles, la place qu’occupe encore la parole contestataire dans la démocratie française.


Nadia Meziane.

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