Le Turc qui a hissé le drapeau de l’unité : Ismail Gasprinski

09:0815/01/2026, jeudi
MAJ: 15/01/2026, jeudi
Cemil Doğaç İpek

Pour comprendre les idées et l’action d’Ismail Gasprinski, il est indispensable de se pencher sur les dures réalités géographiques et historiques de l’époque dans laquelle il est né. L’occupation des terres turques par l’Empire russe débute avec la chute du khanat de Kazan en 1552. L’annexion de la Crimée en 1783 ouvre ensuite l’une des périodes les plus sombres de l’histoire de la nation turque. Entre 1783 et 1922, près de 1 800 000 Tatars de Crimée sont déracinés de leur patrie et contraints d’émigrer

Pour comprendre les idées et l’action d’Ismail Gasprinski, il est indispensable de se pencher sur les dures réalités géographiques et historiques de l’époque dans laquelle il est né. L’occupation des terres turques par l’Empire russe débute avec la chute du khanat de Kazan en 1552. L’annexion de la Crimée en 1783 ouvre ensuite l’une des périodes les plus sombres de l’histoire de la nation turque.
Entre 1783 et 1922, près de 1 800 000 Tatars de Crimée sont déracinés de leur patrie et contraints d’émigrer vers les terres ottomanes.
Ismail Gasprinski (Gaspirali en turc) naît dans le district de
Bahçesaray (Gaspara - Crimée)
en 1851, au cœur de cette grande tragédie. Ses années passées au lycée militaire de Moscou constituent un tournant décisif. Il y côtoie les figures de proue du mouvement "
panslaviste
", fondé sur l’hostilité envers les Turcs et l’islam, et assiste de près à leurs attaques idéologiques. Ces expériences allument les premières étincelles de sa future vision d’un
"monde turc".

Une conscience nationale au cœur du projet

Gasprinski cherche avant tout à insuffler aux peuples turcs une véritable
"conscience nationale"
. Selon lui, une injustice commise en Türkiye devait être ressentie en Crimée, et une joie vécue à Istanbul devait trouver un écho à Bakou. Il ne se contente pas de formuler ses idées sur le papier : il veut les voir se concrétiser dans la réalité.
L’une de ses contributions majeures au monde turc réside dans la réforme profonde du système éducatif. En 1884, il initie une véritable révolution dans l’histoire de l’éducation turque en fondant la première école
"Usûl-i Cedid" (nouvelle méthode)
dans le quartier de Kaytaz Ağa, à Bahçesaray. La particularité essentielle de ces écoles repose sur la méthode phonétique de lecture et d’écriture. Là où les méthodes traditionnelles exigeaient deux ou trois ans, la méthode de Gasprinski permettait d’apprendre à lire et à écrire en seulement quarante jours.
Ce mouvement réformateur se diffuse rapidement parmi les quelque 20 millions de Turcs vivant sur l’ensemble du territoire russe. En 1905, on compte déjà plus de 5 000 écoles de ce type. Les générations formées dans ces établissements donnent naissance aux intellectuels dits
"Cedidçi"
, qui constitueront plus tard le socle intellectuel de la République populaire de Crimée en 1917, de la République populaire d’Azerbaïdjan et, finalement, de la République de Türkiye.

Tercüman, une école itinérante du monde turco-islamique

L’œuvre la plus marquante d’Ismail Gasprinski reste sans conteste le journal
"Tercüman" (Traducteur)
, dont la publication commence le 10 avril 1883. L’autorisation accordée par le gouvernement russe est assortie d’une condition : chaque page doit être accompagnée d’une traduction en russe. Gasprinski transforme cette contrainte en opportunité,
s’en servant pour exposer la cause juste des Turcs aux intellectuels russes.
"Tercüman"
n’est pas un simple journal. Il fonctionne comme une véritable école itinérante et laisse une empreinte profonde sur les intellectuels turcs d’un vaste espace allant d’Istanbul à Kashgar, et de Kazan au Caire. Son succès repose sur trois piliers fondamentaux : un langage simple, un turc clair et accessible, compréhensible même par un pêcheur du Bosphore ; un programme national, centré sur les questions vitales du monde turco-islamique plutôt que sur des informations futiles ; et enfin une large diffusion, avec 10 000 abonnés à Istanbul, des centaines en Bulgarie et en Roumanie, et une influence s’étendant jusqu’en Inde et en Chine.
Gasprinski comprend très tôt que la modernisation de la société turque ne peut être menée sans l’implication des femmes. C’est dans cet esprit qu’il lance en 1906 le magazine
"Alem-i Nisvan"
(Le monde des femmes), dirigé par sa fille
Şefika Gasprinski.
Première publication sérieuse destinée aux femmes dans le monde turco-islamique, le magazine aborde des thèmes essentiels tels que l’éducation, la santé, l’éducation des enfants et les droits des femmes, encourageant ainsi les femmes musulmanes turques à prendre part au processus de modernisation.
Lorsqu’il s’éteint le 11 septembre 1914, à l’âge de 63 ans, dans sa maison de Bahçesaray (Gaspara), Ismail Gasprinski laisse derrière lui non seulement sa famille, mais l’ensemble du monde turco-islamique.
Plus de 6 000 personnes venues de toute la Russie assistent à ses funérailles, tandis que des prières sont récitées dans l’ensemble des régions turques, de Bakou à Kazan, de Tachkent à Istanbul.
Dans son testament, il confie la pérennité de sa cause à ses enfants et à sa nation en ces termes :
"Tercüman est indivisible. Ne le faites pas disparaître."
Ismail Gasprinski demeure un héros qui, comme le rappelle son épitaphe,
"a placé le service de sa nation au-dessus de tout"
. Son idéal d’"unité dans la langue, la pensée et l’action" prend aujourd’hui corps sous l’égide de l’Organisation des États turcophones. L’unité qu’il imaginait n’est plus une simple
"utopie"
, mais une réalité solide inscrite dans la vision du
"siècle de la Türkiye"
.

Comprendre Gasprinski ne revient pas seulement à se souvenir du passé, mais aussi à construire l’avenir du monde turc. Il a montré comment une vision civilisationnelle peut naître et s’imposer, même face à l’impossible.

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