Le statu quo se fissure : l’heure d’une nouvelle initiative à Chypre

10:141/05/2026, Cuma
MAJ: 1/05/2026, Cuma
Yahya Bostan

Les conséquences régionales à moyen et long terme de la guerre États-Unis/Israël-Iran commencent à devenir visibles. Il s’agit d’évolutions importantes, dont certaines auront des effets durables et qui concernent de très près la Türkiye. Le fait que les groupes kurdes séparatistes en Iran aient pu être tenus, d’une manière ou d’une autre et dans une certaine mesure, à l’écart de la guerre est positif. Une mesure préventive a ainsi été prise pour éviter que la guerre n’affecte négativement le processus

Les conséquences régionales à moyen et long terme de la guerre États-Unis/Israël-Iran commencent à devenir visibles. Il s’agit d’évolutions importantes, dont certaines auront des effets durables et qui concernent de très près la Türkiye.
Le fait que les groupes kurdes séparatistes en Iran aient pu être tenus,
d’une manière ou d’une autre et dans une certaine mesure, à l’écart de la guerre est positif. Une mesure préventive a ainsi été prise pour éviter que la guerre n’affecte négativement le processus de
"Türkiye sans terrorisme".
Une note : le processus de
"Türkiye sans terrorisme"
a surmonté une crise difficile à gérer, comme l’intégration des FDS en Syrie. Contrairement aux attentes, le processus a pu absorber ce choc. Le deuxième choc est la guerre États-Unis/Israël-Iran. D’après ce que j’ai pu suivre, les développements sur le terrain indiquent que le processus de dépôt des armes du PKK a ralenti. Ce ralentissement est-il dû à l’insistance du DEM sur le
"statut d’İmralı"
et au fait que la préparation d’un cadre légal nécessite du temps ?
Ou bien y a-t-il un effet États-Unis/Israël-Iran ? On le comprendra bientôt.

Pour Ankara, la deuxième conséquence concerne l’Irak. L’élection d’un gouverneur turkmène à Kirkouk constitue un nouveau départ. Le nouveau président irakien
Nizar Amedi
est le reflet d’un consensus. Il était important de savoir qui deviendrait Premier ministre en Irak. Maliki, soutenu par l’Iran, est mis hors-jeu. Avec le soutien de l’ancien Premier ministre Al-Soudani, avec lequel la Türkiye a établi des relations chaleureuses, ainsi que celui des États-Unis,
l’homme d’affaires irakien Al-Zaidi devrait devenir le nouveau Premier ministre irakien.

La prochaine cible de la menace israélienne, visible au Liban, est Damas. L’affirmation relayée dans la presse étrangère selon laquelle
"la Türkiye aurait proposé une médiation au Liban et aux États-Unis"
est intéressante. En arrière-plan, il existe aussi un trafic diplomatique intense entre la Türkiye et la Syrie. Pour la Türkiye, le scénario idéal est un dispositif dans lequel la stabilité est préservée sur l’axe Irak-Syrie, l’influence israélienne est contenue et l’Iran cesse de représenter une menace pour ses voisins. Dans ce cadre, la transformation de la coordination diplomatique régionale active depuis un certain temps, entre la Türkiye, l’Arabie saoudite, l’Égypte et le Pakistan, en coopération dans le domaine de la défense profiterait non seulement à la Türkiye, mais aussi à toute la région.

Le corridor IMEC est mort-né


Par-dessus tout cela, la concrétisation, dans la nouvelle architecture à venir, des propositions et projets énergétiques de la Türkiye, avec l’acheminement vers Ceyhan du pétrole turkmène, du pétrole irakien de Bassorah, du pétrole syrien et du gaz qatari, constituerait un gain majeur. En apparence, les États-Unis, qui souhaitent réduire la dépendance au détroit d’Ormuz, soutiennent partiellement l’approche d’Ankara.

Mais ils veulent aussi qu’Israël obtienne une part dans la nouvelle architecture énergétique. Netanyahu veut que le pétrole et le gaz naturel du Golfe soient ouverts aux marchés mondiaux via Israël, comme dans le corridor
IMEC ( India-Middle East-Europe Economic Corridor)
que l’on a tenté de mettre en place comme alternative à la Route du développement Irak-Türkiye.
Tant qu’Israël maintiendra sa politique en Palestine et dans la région, l’instabilité se poursuivra.
C’est pourquoi la mise en œuvre de projets centrés sur Israël est très difficile. De fait, lors d’une réunion organisée ces derniers jours en Inde, des responsables indiens ont eux-mêmes déclaré que, sans même parler des projets énergétiques,
l’IMEC était "mort-né".

L’une des conséquences peut-être les plus frappantes de la guerre États-Unis/Israël-Iran est la décision des Émirats arabes unis de quitter l’OPEP. Cela pourrait entraîner, à moyen terme, une baisse relative des prix du pétrole. Mais les conséquences politiques de cette décision seront plus importantes que ses conséquences économiques.
Une rupture se produit sur l’axe Arabie saoudite-Émirats arabes unis dans le Golfe.
La divergence qui s’approfondit au Yémen s’institutionnalise. Le résultat en sera un glissement plus marqué des Émirats arabes unis vers la ligne israélienne, jusqu’à
"échapper au contrôle".
Dans le même temps, cela renforcera les relations entre l’Arabie saoudite et la Türkiye. C’est une nouvelle raison pour que la
"coordination régionale"
englobe aussi le domaine de la défense.

Déjà-vu en Méditerranée orientale


Bien entendu, le dossier sur lequel Ankara doit peut-être consacrer le plus d’énergie est Chypre. La France a été mise hors-jeu en Syrie et au Liban. Son influence a diminué en Méditerranée orientale. Elle tente de s’y maintenir par l’intermédiaire de Chypre. L’une de mes sources, en référence à la précédente crise de Méditerranée orientale survenue en 2020, m’a dit :
"Nous vivons un déjà-vu"
, avant d’ajouter :
"Ils avaient déjà vu qu’aucun jeu ne pouvait être construit dans la région sans la Türkiye, ils le verront encore."
La préparation de la France à déployer des soldats dans la partie chypriote grecque est contraire au traité de garantie de 1960. Si cela se réalise, le statu quo qui dure depuis des décennies à Chypre changera.
Une voie sans retour sera alors ouverte.

En réalité, la trajectoire était déjà claire. Alors que l’attitude intransigeante de la partie chypriote grecque était évidente, il ne restait plus de possibilité d’un État égal et bicommunautaire sur l’île. Avec l’élection de Tufan Erhürman à la présidence, l’attente d’une reprise des négociations s’est renforcée. Mais lorsque le président de la République turque de Chypre du Nord, la RTCN, a déclaré :
"Si nous devons négocier, qu’une garantie soit donnée selon laquelle, en cas de désaccord, nous ne reviendrons pas à l’ancien statu quo"
, aucune réponse n’est venue des Chypriotes grecs. Au contraire, ils ont invité les soldats français à Chypre.
Il est question d’une nouvelle réunion à cinq en juillet, mais dans ces conditions, les options qui se présentent à la Türkiye et à la RTCN deviennent elles aussi plus nettes.

À Chypre, une initiative importante se lit entre les lignes


Les droits des Chypriotes turcs sont vitaux pour Ankara. Pour protéger ces droits, l’augmentation de la présence militaire turque à Chypre devient une nécessité. Mais des projets allant au-delà doivent également être mis à l’ordre du jour. On le sait, avec le Projet d’approvisionnement en eau de la RTCN, la Türkiye a signé un projet d’importance vitale pour les Chypriotes turcs. Ces derniers jours, dans une déclaration du ministre de l’Énergie Bayraktar, une insistance coincée dans une seule phrase a retenu mon attention.
Le ministre Bayraktar affirme qu’un gazoduc pourrait être construit vers la RTCN. D’abord l’eau, maintenant le gaz naturel.
Quiconque sait lire les conséquences à moyen et long terme de développements indépendants comprend très bien ce que cela signifie.
#Chypre
#IMEC
#détroit d’Ormuz
#Irak
#OPEP