
À la fin de l’année dernière, la réaction inattendue de l’Arabie saoudite (AS) face aux événements survenus à l’est du Yémen a soudainement mis au jour un vaste plan qui se tissait, presque imperceptiblement, à travers tout le Moyen-Orient. Ce plan dévoilé contenait le récit d’une trahison, d’un encerclement, et de la manière dont un allié avait longtemps agi pour son propre compte, souvent au détriment de ses partenaires.
Cette évolution n’était pas le résultat d’une action concertée de la coalition, mais bien le fruit d’un plan dissimulé d’un partenaire, les EAU, contre l’autre. Le problème ne se limitait donc ni à un conflit interne au Yémen ni à une simple lutte de pouvoir locale. Il révélait surtout un échiquier bien plus vaste, visant à redessiner l’architecture de l’influence sur l’axe mer Rouge–golfe d’Aden–Corne de l’Afrique.
Les initiatives de l’AS autour de Mukalla, suivies de ruptures diplomatiques, montrent que Riyad a transformé une rivalité longtemps conduite de manière feutrée en une politique d’État assumée. Les accusations portées par l’AS contre les EAU, soupçonnés d’avoir aidé le dirigeant séparatiste yéménite Aidarous al-Zubaidi à fuir, illustrent ce tournant. Selon ces allégations, al-Zubaidi aurait quitté Aden par voie maritime vers le Somaliland, avant de transiter par la Somalie pour rejoindre les EAU. Parallèlement, le recul du Conseil de transition du Sud (STC) sur le terrain yéménite indique que les relations entre Riyad et Abou Dhabi sont entrées dans une phase où la logique de l’alliance a laissé place à une rivalité ouverte, voire à une hostilité assumée.
Le scénario mis en œuvre par les EAU au Yémen s’est reproduit en Syrie, au Soudan et en Somalie, révélant un grand dessein dans lequel les EAU occupent les premiers rôles, tandis que les bénéfices stratégiques reviennent entièrement à Israël. Il est difficile d’imaginer que l’AS n’en ait pas pris conscience. L’initiative récente de Riyad au Yémen, perçue par beaucoup comme une surprise, montre précisément que cette prise de conscience est ancienne et qu’il était temps d’y mettre un terme.
L’espace accordé par les EAU aux milices armées du Conseil de transition du Sud au Yémen, tout comme leur soutien aux Forces de soutien rapide au Soudan, s’inscrit dans le même modèle que les investissements d’Israël en faveur des Forces démocratiques syriennes en Syrie (FDS). Ni Israël ni les EAU ne disposent d’une véritable profondeur sociologique dans ces régions. Pourtant, par ces manœuvres, ils cherchent à enfermer durablement l’Arabie saoudite, l’Égypte et La Türkiye dans des conflits frontaliers chroniques, les maintenant dans un état d’épuisement stratégique.
Dans ce contexte, les récentes initiatives saoudiennes au Yémen ne relèvent pas d’une simple manœuvre militaire tactique. Elles traduisent une prise de conscience tardive mais cruciale face à un modèle de fragmentation régionale. Riyad a compris qu’un Yémen affaibli constituait une menace directe pour sa frontière sud et pour sa position régionale, et que la politique de délégation menée par les EAU servait, en définitive, une stratégie d’encerclement favorable à Israël.
En définitive, les exemples des Forces de soutien rapide au Soudan, des Forces démocratiques syriennes en Syrie, du Conseil de transition du Sud au Yémen et du Somaliland dans la Corne de l’Afrique forment les éléments d’un modèle de fragmentation systématique, opéré par les EAU et consolidant les intérêts régionaux d’Israël. Ce modèle vise à transformer le monde arabe, non plus en un ensemble d’États forts, mais en une mosaïque de zones fragiles et aisément contrôlables. L’enjeu dépasse donc les crises internes de chaque pays : il s’agit d’une orientation stratégique déterminante pour l’avenir de la souveraineté régionale. Toute résistance à ce modèle influencera non seulement le destin politique d’un État, mais celui de toute la région.
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