Affaire Samuel Paty : Les évaluations de l’Etat mettent à mal la thèse d’une radicalité d’Abdelhakim Sefrioui

La rédaction avec
15:065/02/2026, Perşembe
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Le secrétaire d'État américain Marco Rubio s'exprime lors d'une conférence de presse à l'occasion de la première réunion ministérielle sur les minéraux critiques au département d'État à Washington, DC, le 4 février 2026.
Crédit Photo : BERTRAND GUAY / AFP
Le secrétaire d'État américain Marco Rubio s'exprime lors d'une conférence de presse à l'occasion de la première réunion ministérielle sur les minéraux critiques au département d'État à Washington, DC, le 4 février 2026.

Ouvert le 26 janvier devant la cour d’assises spéciale, le procès en appel de l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine se poursuit notamment autour d’un enjeu central : la qualification du rôle d’Abdelhakim Sefrioui dans les événements ayant précédé l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020.

Condamné en première instance à quinze ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs terroriste, Sefrioui n’est pas poursuivi pour une participation directe à l’attentat.

Il n’a d’ailleurs jamais été en contact avec l’auteur des faits et ne le connaissait pas. Les poursuites reposent principalement sur une vidéo diffusée quelques jours avant le drame, dans laquelle il qualifie l’enseignant de
"voyou"
et réclame des sanctions administratives.

Dans un courrier adressé à la présidente de la cour et consulté par Anadolu, ses avocats entendent désormais démontrer que le portrait radicalisé dressé à postériori par l’accusation ne correspond en rien à l’évaluation qui prévalait jusqu’alors dans les services de l’État.

Des questions adressées à Laurent Nuñez

Daté du 30 janvier 2026, le courrier demande que soient posées à Laurent Nuñez, actuel ministre de l’Intérieur et ancien coordinateur national du renseignement, une série de questions précises sur le suivi administratif de leur client. Si celui-ci n’a pas été autorisé à déposer à la barre, ses propos devraient être recueillis à l’écrit par le premier président de la cour d’appel de Paris avant d’être versés au dossier.

Interrogé par Anadolu, Me Brengarth, assure que cette démarche vise à mettre en lumière une contradiction juridique.

"Cette demande est particulièrement importante car nous souhaitons soulever le paradoxe inhérent au fait que le législateur a créé un nouveau cas de mise en danger par le biais de "l’amendement Paty" (…) et que, de l’autre, M. Sefrioui se retrouve tout de même criminalisé"
, explique-t-il.
Il indique qu’alors même
"que les services enquêteurs avaient accès à la vidéo, aucune alerte, aucune demande de suppression n’est intervenue"
et déplore de fait
"qu’on cherche à refaire l’histoire en partant de la fin"
.

Une surveillance sans qualification de radicalité

La défense souhaite en premier lieu interroger l’ancienneté du suivi dont faisait l’objet Abdelhakim Sefrioui.

"M. Sefrioui est-il surveillé depuis 1982, selon des informations publiquement accessibles communiquées après l’assassinat de M. Samuel Paty ? Par quoi a pu se traduire cette surveillance entre 1982 et les faits ? S’est-elle accentuée ?"
écrivent ses avocats dans le courrier.
Pour ces derniers, ces interrogations permettraient d’établir que, malgré ce suivi ancien, aucune radicalisation n’a jamais été identifiée par les services et que le profil de leur client n’a jamais inspiré d’inquiétude particulière.

Le courrier insiste en outre sur l’absence de toute mesure coercitive à l’encontre de Sefrioui, y compris durant les périodes de renforcement des pouvoirs de l’État.

Les avocats demandent :
"Confirmez-vous que M. Sefrioui n’a fait l’objet d’aucune mesure d’assignation à résidence, de perquisition ou de gel des avoirs, plus généralement de toute mesure de police administrative, dans le cadre de l’état d’urgence décrété en 2015 pas plus que dans les années ayant suivi en application des législations nouvelles (dont la loi SILT) ?"
Pour les conseils, cette absence d’intervention démontre clairement que leur client n’était pas perçu comme relevant d’un profil à risque.
S’agissant de son profil, aujourd’hui dépeint par l’accusation et les médias comme
"islamiste"
, la défense s’attache également à rappeler que la situation administrative de Sefrioui n’a jamais été remise en cause et demande à Laurent Nuñez de confirmer que celui-ci
"obtenait sa naturalisation"
en 1986.
"Pourriez-vous nous indiquer si M. Abdelhakim Sefrioui était “fiché S” ?"
est-il encore demandé alors que cette prétendue fiche S dont il est accusé de faire l’objet, n’a jamais été versée au dossier, y compris lors du procès en première instance.

L’absence de judiciarisation

Les avocats, parmi lesquels Me Vincent Brengarth, Me Ouadie Elhamamouchi, Me Francis Vuillemin et Me Colomba Grossi, rappellent plusieurs déclarations publiques du ministre selon lesquelles une menace caractérisée aurait entraîné une judiciarisation.

Ils citent :
"S’il avait exercé une menace directe, 'les services de renseignement auraient judiciarisé son cas'"
et demandent à Laurent Nuñez de confirmer cette analyse devant la cour.
Pour la défense, l’absence de toute procédure pénale avant l’assassinat de Samuel Paty, y compris après la diffusion de la vidéo dénonçant l’enseignant, montre que les services ne considéraient pas leur client comme impliqué dans un processus terroriste ou de radicalisation.

Le courrier revient également longuement sur la manière dont la polémique autour du collège de Conflans-Sainte-Honorine a été traitée avant l’attentat.

Les avocats soulignent à cet effet l’existence d’échanges entre l’Éducation nationale, la police, la préfecture et le renseignement territorial, ainsi que la mise en place de patrouilles sans que leur client ne soit jamais inquiété.

Les déclarations politiques après les faits

Les conseils interrogent également certaines prises de parole publiques, notamment celles de Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur.

Ils demandent notamment si Laurent Nuñez partage l’affirmation selon laquelle :
"Les renseignements territoriaux se sont saisis de l’affaire et ont produit une note"
ou encore
"que tous auraient fait correctement leur travail"
dans un processus basé sur
"des échanges"
entre les différents services.
Les avocats souhaitent par ailleurs mettre l’accent sur l’absence de suppression de la vidéo de leur client. Les services de l’Etat
"n’avaient pas les moyens de faire retirer cette vidéo ?"
est-il demandé dans le courrier.

Ils cherchent ainsi à savoir si ces contenus étaient considérés comme suffisamment problématiques pour justifier une intervention.

Cette initiative s’inscrit dans la continuité de la stratégie développée par Me Vincent Brengarth depuis l’ouverture du procès. L’avocat avait dénoncé auprès d'Anadolu
"une quête de jurisprudence"
visant à fonder la responsabilité pénale sur
"une hypothétique conscience d’un risque"
.
Il rappelait également que
"M. Sefrioui n’a jamais eu le moindre lien avec l’auteur de l’attentat qu’il ne connaissait pas. Dès lors, il ne pouvait, par définition, connaître son projet"
.

Et de poursuivre :

Si vous retirez M. Sefrioui de l’équation, le résultat tragique est identique.

À travers les questions destinées à Laurent Nuñez, la défense cherche à opposer deux lectures du dossier.

D’un côté, celle de l’accusation, qui voit dans la vidéo diffusée par Sefrioui un élément déterminant d’un processus criminel et de l’autre, celle des autorités, qui, pendant des décennies, n’ont jamais qualifié son comportement comme relevant d’une radicalisation dangereuse.

Pour les avocats, cette contradiction est au cœur du procès. Les réponses écrites de Laurent Nuñez sont désormais attendues comme un élément clé du débat. Elles devront préciser comment les services percevaient réellement Sefrioui avant octobre 2020, et si des signaux de radicalité avaient été identifiés.

Au-delà du cas individuel, la cour devra trancher une question de fond : peut-on aujourd’hui qualifier de terroriste un comportement que l’État n’avait jamais considéré comme tel au moment des faits ?

Une interrogation qui dépasse ce dossier et interroge l’évolution du droit pénal antiterroriste.

Un dossier aux ramifications multiples

En première instance, huit accusés ont été jugés pour leur implication présumée dans l’attentat. Parmi eux figuraient deux anciens amis d’Abdoullakh Anzorov, Azim Epsirkhanov et Naïm Boudaoud, condamnés chacun à 16 ans de réclusion pour complicité d’assassinat terroriste alors même que face aux éléments soulevés pendant les débats, le parquet avait finalement écarté cette qualification dans son réquisitoire.

Brahim Chnina, père de l’élève à l’origine de la polémique, a été condamné à 13 ans de réclusion pour association de malfaiteurs terroriste. Il avait diffusé, après avoir été alerté par sa fille, une vidéo dénonçant l’enseignant pour une prétendue discrimination, accusation qui s’est révélée mensongère.

Abdelhakim Sefrioui avait, pour sa part, publié une autre vidéo qualifiant Samuel Paty de "voyou" mais dont l’enquête n’a jamais pu établir qu’elle a été vue par le tueur.


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