Le PKK a gagné la guerre du langage avant de perdre la guerre militaire

09:079/02/2026, lundi
MAJ: 9/02/2026, lundi
Aydın Ünal

Les opérations menées par l’armée syrienne contre le PKK/YPG nous ont confrontés à une réalité dérangeante. Oui, "Kurde n’est pas égal à PKK" . Oui, tous les Kurdes ne soutiennent pas le PKK, ne lui sont pas favorables, et tous ne votent pas pour son prolongement politique, le DEM. Pourtant, force est de constater que la propagande du PKK, et surtout son langage et son jargon, exercent une influence extrêmement forte sur une large partie des Kurdes, en particulier sur les intellectuels kurdes, les

Les opérations menées par l’armée syrienne contre le PKK/YPG nous ont confrontés à une réalité dérangeante. Oui,
"Kurde n’est pas égal à PKK"
. Oui, tous les Kurdes ne soutiennent pas le PKK, ne lui sont pas favorables, et tous ne votent pas pour son prolongement politique, le DEM. Pourtant, force est de constater que la propagande du PKK, et surtout son langage et son jargon, exercent une influence extrêmement forte sur une large partie des Kurdes, en particulier sur les intellectuels kurdes, les leaders d’opinion, les écrivains, mais aussi sur les Kurdes islamistes, pieux et conservateurs.

Qu’ils soient membres du PKK ou non, les milieux que j’évoque utilisent depuis des années les mots, les concepts et même les toponymes imposés par le PKK. Et il ne fait aucun doute que la pensée se construit sur cette langue.

Le PKK avait cet objectif dès sa création. D’abord sur le terrain, puis à la prison de Diyarbakır, il a éliminé, par le sang ou par la contrainte, toute opposition kurde extérieure à lui-même. Il est ainsi resté le seul mouvement kurde organisé sur la scène politique. De cette manière, le PKK a réussi à altérer la substance, l’essence et l’âme des Kurdes, à façonner leur langage, leur jargon, leur pensée, mais aussi leur littérature, leur musique et leur art.


La fabrication des identités


Nous sommes tous les enfants d’Adam. Aucun peuple, aucune race, aucune communauté n’est supérieure à une autre par nature. Attribuer des caractères généraux aux peuples, les qualifier par exemple d’hospitaliers, généreux, courageux, guerriers, soldats nés ou nobles, ne correspond pas à la vérité. Cela ne fait qu’alimenter la rhétorique et renforcer l’asabiyya.

Certes,
"la géographie est un destin".
Mais l’expérience historique, elle aussi, construit des traits transmis de génération en génération. Ainsi, on peut dire que les Kurdes, du fait de leur vie dans des montagnes escarpées, ont développé un caractère combatif et fermé. Les Turcs, quant à eux, ont acquis au fil de l’histoire une expérience particulière en matière d’organisation, de construction étatique et de structuration militaire. Les guerres, les victoires, les défaites, les conquêtes, mais aussi les occupations et les périodes de rétrécissement territorial ont nécessairement laissé des traces sur les générations actuelles, jusque dans les individus. Des notions comme
"l’umma",
la
"vision transfrontalière"
, l’intégration de l’identité à la religion, la conception de l’"État bienveillant", la fraternité, la solidarité et la coopération sont autant de résultats profondément gravés dans notre âme par l’expérience historique, constituant notre véritable levain.

Une guerre contre le levain


Aujourd’hui, ce que nous appelons la
"science"
est très largement un sous-produit de l’art de la guerre. Non seulement les sciences exactes comme la physique, la chimie, la biologie ou les mathématiques, mais aussi la sociologie, la psychologie, l’anthropologie, l’économie et la linguistique se sont développées moins pour percer les mystères de l’univers que comme instruments de guerre et de domination. Qui peut nier que les sciences naturelles servent à produire des armes toujours plus meurtrières, tandis que les sciences sociales servent à identifier l’ennemi, à le diviser, à le manipuler, à le corrompre et à l’exploiter?
Alors qu’un nouvel épisode d’occupation croisée se déroule aujourd’hui dans notre région, il ne fait aucun doute que l’attaque la plus grave vise notre âme, notre esprit, notre héritage historique, notre foi, autrement dit notre levain.
Il faut voir clairement qu’un effort intense, venu de l’extérieur, cherche à séparer Arabes, Kurdes et Turcs non seulement par des frontières géographiques, mais aussi mentalement, spirituellement et affectivement.

Les Turcs résistent depuis plusieurs siècles au cauchemar de la "occidentalisation" qui s’est abattu sur eux, en s’appuyant sur leur expérience historique et l’héritage qui en découle. Même si les tentatives visant à altérer ce levain ont touché une partie de la société, la grande majorité continue de porter cet héritage en elle.

Les Kurdes, en revanche, sont restés plus vulnérables face à ces attaques. Là où le
"kémalisme turc"
s’est heurté à ses propres limites, le
"kémalisme kurde"
, c’est-à-dire le PKK, a été, il faut le reconnaître, particulièrement efficace pour altérer le levain kurde.
La défaite subie par le PKK en Türkiye et en Syrie pourrait ouvrir la voie à un réveil kurde. Arabes, Kurdes et Turcs pourraient, une fois encore, reconstruire un nouveau langage et une nouvelle pensée, conformes à leur levain, fondés sur une vision de la
"oumma"
et un droit de fraternité, et ainsi raviver cet esprit ancien.

Se libérer du langage et de la pensée toxiques du PKK, et reconstruire une langue et une pensée authentiques, en harmonie avec l’expérience historique et le levain, constituerait le premier pas décisif dans cette direction.

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