François Burgat contre le négationnisme en temps réel

09:5828/04/2026, Tuesday
MAJ: 28/04/2026, Tuesday
Nadia Meziane

Le procès de François Burgat, poursuivi pour apologie du terrorisme, relaxé et cité de nouveau en appel par les associations pro-israéliennes, n’est pas un procès isolé. C’est un test : celui de notre capacité à nommer un génocide pendant qu’il a lieu. Concrètement, François Burgat est poursuivi pour avoir diffusé sur le réseau X un extrait d’un ouvrage paru aux éditions La Découverte en 2016 , dans lequel il analysait la trajectoire politique du Hamas, notamment à partir de sa victoire électorale

Le procès de François Burgat, poursuivi pour apologie du terrorisme, relaxé et cité de nouveau en appel par les associations pro-israéliennes, n’est pas un procès isolé.

C’est un test : celui de notre capacité à nommer un génocide pendant qu’il a lieu.

Concrètement, François Burgat est poursuivi pour avoir diffusé sur le réseau X un extrait d’un ouvrage paru aux éditions La Découverte en 2016
, dans lequel il analysait la trajectoire politique du Hamas, notamment à partir de sa victoire électorale de 2006.

Ce qui se joue ici dépasse largement une personne, un livre ou un extrait publié sur un réseau social. Il s’agit de savoir si l’énonciation d’une réalité historique et politique peut, en elle-même, devenir un délit.

Dans cet ouvrage, il évoque notamment les élections législatives palestiniennes de 2006, remportées par le Hamas. Ces élections avaient été reconnues comme globalement libres par les observateurs internationaux, y compris européens. Elles avaient placé les acteurs internationaux face à une contradiction : traiter comme interlocuteur politique un mouvement par ailleurs qualifié de terroriste.

Ce qui est poursuivi aujourd’hui, ce n’est pas une incitation, ni un appel, ni un soutien opérationnel. C’est l’écriture d’un fait historique, et la possibilité de le replacer dans une analyse politique.


Le négationnisme en temps réel


Il n’y a donc aucune exagération à parler d’une tentative d’effacement de l’histoire.

Cette tentative concerne une population aujourd’hui soumise à un massacre de masse, accompagnée de l’exécution extrajudiciaire de ses dirigeants politiques et d’assassinats ciblés de celles et ceux qui peuvent témoigner : journalistes, travailleurs humanitaires, soignants.

Le négationnisme ne commence pas après les génocides.

Il commence pendant.

Il existe alors dans sa forme la plus brute, parce que ceux qui commettent le crime disposent du pouvoir nécessaire pour en contrôler le récit.


Aujourd’hui, nous voyons se dérouler ce qui se passe à Gaza en direct, sur nos écrans. Les images circulent, fragmentées, répétées, disséquées.

Mais si les mots sont interdits, si l’analyse est empêchée, si la révolte est disqualifiée, que reste-t-il ?

Un génocide sans mots devient un flux d’images sans mémoire.


Effacer les traces


Ce qui compte, pour les auteurs de crimes de masse et leurs alliés, ce ne sont pas seulement les actes. Ce sont les traces.

La mémoire n’est pas un objet figé, posé sur un rayon de bibliothèque en attente des historiens du siècle suivant.
Elle se construit dans l’instant, dans un environnement conflictuel, sous pression des génocidaires.

Ce qui ne peut pas être nommé ne peut pas être transmis.

Si François Burgat est condamné, il ne pourra plus republier un extrait d’un ouvrage pourtant ancien. Ce texte disparaîtra progressivement de l’espace public.

Si la condamnation intervient, ce ne sont pas seulement des textes qui disparaîtront. Ce sont des sujets de recherche que l’on évitera, des articles que l’on ne publiera pas, des travaux que l’on n’entreprendra pas.

Et ce processus est déjà à l’œuvre. Depuis le début du génocide à Gaza, des journalistes, des chercheurs, des étudiants ont été criminalisés ou, plus discrètement, écartés de leur poste parce qu’ils avaient osé décrire les faits.

C’est aussi, sur les lieux mêmes où se déroule le crime, l’assassinat et la traque de tous ceux qui peuvent témoigner.


La première cible : ceux qui parlent


Le processus négationniste ne commence pas par les chercheurs.

Il commence par celles et ceux qui sont perçus comme proches des victimes, par leur origine, leur religion ou leur position politique, et qui prennent la parole.

En France, dès octobre 2023, les manifestations de soutien à la Palestine ont été interdites. Une partie de la jeunesse musulmane a été empêchée de se mobiliser.

Des imams ayant dénoncé la situation à Gaza ont fait l’objet de pressions et de tentatives de fermeture de lieux de culte. Des militants ont été dissuadés, surveillés, perquisitionnés, poursuivis.

Cette première étape est décisive : réduire au silence ceux qui parlent depuis une position située.

Ce n’est qu’ensuite que vient le tour des chercheurs.


"On sait et on ne sait pas"


Victor Klemperer, linguiste juif persécuté par le régime nazi, écrivait dans son journal des années génocidaires, de manière répétée, cette phrase :


"On sait et on ne sait pas."

Il parlait de l’extermination des Juifs d’Europe.

Cette formule décrit avec précision le fonctionnement du négationnisme en temps réel. L’information circule, mais elle est neutralisée. Elle est visible, mais elle ne devient pas un savoir.

Aujourd’hui, nous savons. Les images existent, les témoignages circulent.

Mais si les mots sont interdits, si les analyses sont disqualifiées, si les voix sont criminalisées, alors ce savoir reste fragmenté, isolé, inopérant.

Pour certains, militants, chercheurs, observateurs engagés, il est encore possible de nommer ce qui se passe.

Mais pour la majorité, cela devient un événement parmi d’autres, indistinct, sans qualification claire.

On voit. Mais on ne sait plus dire ce que l’on voit.

Criminaliser le réel


Le rôle de chercheurs comme François Burgat est précisément de donner des outils de lecture.

Aujourd’hui, en France, la plupart des gens savent que les grands médias, possédés par des milliardaires d’extrême droite, mentent.
Ils savent aussi que le gouvernement est objectivement du côté d’Israël et qu’il n’y a donc que peu de vérité à attendre de sa part.

Les regards se tournent donc vers d’autres sources d’information : chercheurs, journalistes indépendants, productions académiques.

C’est précisément ces espaces qui sont désormais visés.

Le procès de François Burgat s’inscrit dans une dynamique plus large : étendre le champ du délit d’apologie du terrorisme et restreindre les possibilités d’analyse, notamment lorsqu’elles mobilisent des comparaisons historiques.

Comparer, contextualiser, historiciser devient suspect. Avec la loi Yadan ou celle qui la remplacera, ce sera illégal.

Or, interdire la comparaison, c’est empêcher la compréhension. Ce procès ne porte pas seulement sur un homme.

Il porte sur une question simple :

a-t-on encore le droit de nommer un génocide pendant qu’il se déroule ?
A-t-on le droit de défendre ses victimes, mais aussi de laisser une place à leur version de l’histoire, à leur récit politique ?

Si la réponse devient négative, alors ce n’est pas seulement une parole qui est condamnée.

C’est la possibilité même de produire une mémoire fidèle des faits.

Et sans mémoire, il n’y a plus d’histoire. Seulement des silences organisés.
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