France, Grèce, Israël : comment Ankara perçoit l’activisme des pays proxy ?

09:4228/04/2026, mardi
MAJ: 28/04/2026, mardi
Yahya Bostan

La guerre États-Unis/Israël-Iran (mais plus profondément encore la guerre Ukraine-Russie) a provoqué des ruptures globales et régionales. Toutes concernent directement la Türkiye. Une concentration négative se forme en particulier autour de Chypre. Tandis que l’axe Israël–Chypre grecque–Grèce s’institutionnalise, le président français Emmanuel Macron offre à Athènes une "garantie implicite" contre Ankara. Alors que la Türkiye renforce sa présence au sein de l’OTAN, certains dirigeants européens

La guerre États-Unis/Israël-Iran (mais plus profondément encore la guerre Ukraine-Russie) a provoqué des ruptures globales et régionales. Toutes concernent directement la Türkiye. Une concentration négative se forme en particulier autour de Chypre. Tandis que l’axe Israël–Chypre grecque–Grèce s’institutionnalise, le président français Emmanuel Macron offre à Athènes une
"garantie implicite"
contre Ankara.

Alors que la Türkiye renforce sa présence au sein de l’OTAN, certains dirigeants européens travaillent à la mise en place d’une
"OTAN de l’UE"
alternative. Une telle structure est-elle possible ? Que cherche réellement Macron ? Et pourquoi le Royaume-Uni a-t-il proposé, dans ce contexte précis, un partenariat stratégique à la Türkiye ? Pour comprendre les dynamiques en cours, il faut répondre à ces questions.

Une nouvelle lutte de puissance en Europe


Alors que les États-Unis s’apprêtent à réduire leur visibilité au sein de l’OTAN, la question de savoir qui dominera l’Europe devient centrale.
Washington encourage l’Allemagne à assumer davantage de responsabilités.
Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, Berlin a publié un document stratégique militaire. Le pays souhaite mobiliser son industrie automobile avancée comme infrastructure de défense, augmenter ses effectifs militaires à 260 000 soldats et relancer le débat sur le service obligatoire. Dans ce contexte, on peut dire que l’Allemagne manifeste une volonté de leadership en Europe. Comme le disent certains observateurs :
"Pour la première fois de leur histoire, les Allemands nous adressent certaines demandes en matière de défense. C’est nouveau."

Cette évolution inquiète la France. Emmanuel Macron faisait partie des dirigeants européens alignés face à Donald Trump à la Maison-Blanche. Cette image jugée humiliante, combinée à la
"mission"
confiée à l’Allemagne, s’ajoute à une série de revers :

Premièrement
, la France a subi des pertes stratégiques en Afrique et a été expulsée de plusieurs pays ;
Deuxièmement
, elle a été marginalisée dans le dossier du Karabakh, relevant du groupe de Minsk ;
Troisièmement
, elle n’a pas pu s’imposer dans ses anciennes zones d’influence comme la Syrie et le Liban (Paris avait tenté de réunir Damas et les FDS à Paris, mais s’est heurté à Ankara ; au Liban, les États-Unis ont contourné la France pour organiser des discussions entre Israël et le Liban).

Face à ces pertes, Macron adopte désormais une posture plus proactive
.

Chypre et recompositions stratégiques


Dans ce cadre, la France cherche à jouer plusieurs rôles.

Premièrement
, elle souhaite participer au dispositif terrestre des garanties de sécurité en Ukraine après un éventuel cessez-le-feu.
Deuxièmement
, elle tente d’organiser des conférences internationales sur le Liban et la Syrie.
Troisièmement
, elle cherche à diriger une force internationale chargée de sécuriser et de déminer le détroit d’Ormuz.
Quatrièmement
, elle envisage de fournir un "parapluie nucléaire" à certains pays européens.
Cinquièmement
, à la suite des tensions liées à la guerre avec l’Iran, elle a envoyé une frégate autour de Chypre et travaille à l’établissement d’une base permanente sur l’île, une évolution qui modifierait durablement son statut. Enfin, elle a conclu un accord de défense mutuelle avec la Grèce.

Les ambitions sont grandes, mais les capacités restent limitées.
Ni la France n’est celle d’autrefois, ni la Türkiye. La création d’une
"OTAN de l’UE"
soulève de nombreuses interrogations. Selon plusieurs experts :
"Une OTAN européenne n’est pas possible. Ils n’en ont pas les capacités."
Certains militaires européens admettent même :
"Si quelqu’un nous appelait à 3 heures du matin, nous n’aurions personne pour répondre."

L’effort allemand pour constituer une armée de 260 000 hommes se heurte aux réalités d’une société de prospérité et à la réticence de sa jeunesse.


Le Royaume-Uni, en proposant un partenariat stratégique à la Türkiye, a franchi une étape importante dans sa préparation à l’après-États-Unis. Le
"gène impérial"
de Londres lui confère une grande flexibilité stratégique.
L’Europe, quant à elle, oscille entre la rigidité idéologique d’Ursula von der Leyen et les ambitions tardives de Macron.

Des organisations proxy aux États proxy


L’invasion de l’Ukraine par la Russie a ravivé la possibilité concrète qu’un État puisse être envahi, déclenchant des alarmes à Athènes. Considérant la Türkiye comme une menace, la Grèce, en position de faiblesse, cherche le soutien d’une puissance tierce. En échange, elle n’a d’autre choix que d’accepter de devenir une force proxy de cette puissance. A
lors que les organisations proxy disparaissent progressivement dans la région, elles sont remplacées par des États proxy. L’Ukraine en a été le premier exemple, la Grèce en constitue le second.

Dans un premier temps, Athènes s’est tournée vers les États-Unis (comme en témoigne la présence militaire américaine en Grèce). Mais aujourd’hui, le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis ne parvient pas à obtenir un rendez-vous avec Donald Trump. L’incertitude de la politique américaine alimente les inquiétudes grecques.
C’est pourquoi, sous l’impulsion de Washington, la Grèce s’est rapprochée d’Israël, tout en renforçant sa coopération avec la France pour se sécuriser.

Une tentative de pousser la Türkiye au conflit


La Türkiye a passé les quarante dernières années à lutter contre des organisations terroristes proxy. Les initiatives récentes de la Grèce, jugées disproportionnées, comme la lettre à l’ONU sur l’extension à 12 milles, le déploiement de batteries de missiles sur les îles ou encore l’alliance avec Israël, visent à provoquer Ankara. L’objectif, selon cette lecture (et selon Israël), est de contraindre la Türkiye, qui a consolidé sa puissance stratégique en Syrie, en Libye et en Afrique, à un affrontement indirect prématuré.


Israël chercherait ainsi à détourner l’attention de la Türkiye du Moyen-Orient et de la Syrie vers la mer Égée,
à perturber le nouveau langage diplomatique qu’Ankara développe avec l’Occident, et à intervenir de manière préventive avant que les transformations de l’industrie de défense turque, qualifiées de
"révolution"
par le secrétaire général de l’OTAN, ne deviennent irréversibles.

Vue depuis Ankara, la situation apparaît ainsi :
la Türkiye agit avec patience et prudence, mais ne tolérera aucune atteinte à ses droits et à ses intérêts.
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