Procès Elias d’Imzalène: juger un profil, pas des mots

La rédaction
17:2515/01/2026, jeudi
Yeni Şafak
Le militant pro-palestinien Elias d'Imzalène, accusé d'incitation à la haine pour avoir prononcé le mot "intifada" lors d'une manifestation.
Crédit Photo : AA / AA
Le militant pro-palestinien Elias d'Imzalène, accusé d'incitation à la haine pour avoir prononcé le mot "intifada" lors d'une manifestation.

Lors de l’audience en appel des 7 et 8 janvier, le procès d’Elias d’Imzalène a pris une tournure inédite: l’accusé est jugé pour son "profil" de militant pro-palestinien, faute de propos antijuifs explicites. Nadia Meziane, militante du collectif Lignes de Crête, alerte sur ce glissement dangereux, qui transforme un procès de parole en procès idéologique. La lecture identitaire des militants musulmans et la construction médiatique à charge soulèvent de graves questions sur la définition de l’antisémitisme et le respect de l’État de droit en France.

Lors de l’audience en appel pour
Elias d'Imzalène
, qui s’est tenue ces 7 et 8 janvier , l’avocat général a lui-même évoqué le "profil" de l’accusé pour caractériser l’infraction, faute de pouvoir établir une incitation explicite à la haine visant les Juifs. Ce glissement, d’un examen des propos vers une lecture identitaire et idéologique d’un militant pro-palestinien, pose une question grave pour la définition même de l’antisémitisme et pour l’État de droit.

Défendre Elias d’Imzalène sans affaiblir la lutte contre l’antisémitisme


Je milite contre l’antisémitisme depuis les années 2000. Je n’ai pas attendu les réseaux sociaux ni les cycles médiatiques pour apprendre à reconnaître ses formes anciennes et ses mutations contemporaines. C’est précisément pour cette raison que le procès d’
Elias d’Imzalène
m’inquiète profondément.

Non pas parce qu’il concernerait un
militant pro-palestinien
de plus, mais parce qu’il repose sur un glissement dangereux : faute de pouvoir démontrer une haine explicite, on en est venu à juger un homme non sur ses propos, mais sur ce qu’il est supposé être.

Ce qui est réellement poursuivi


Elias d’Imzalène
est poursuivi pour provocation à la haine ou à la violence à partir d’un passage d’environ une minute, extrait d’un discours prononcé lors d’un rassemblement pour la Palestine, place de la Nation, en septembre 2024.
Dans ce passage, il appelle à
"l’intifada"
et cite plusieurs dirigeants politiques occidentaux, notamment Emmanuel Macron et Joe Biden. Aucun propos ne vise les Juifs. Aucun groupe n’est désigné. Aucun terme, même codé, ne renvoie à une population juive.

Dans l’histoire européenne de l’antisémitisme, les discours haineux ne sont jamais vagues. Ils désignent, accusent, essentialisent, conspirent. Ici, rien de tel. Il n’y a ni accusation raciale, ni stigmatisation religieuse, ni construction conspirationniste.


Faute de pouvoir caractériser une haine explicite dans les mots, l’accusation a déplacé le terrain.


Du propos à la personne


À partir de là, ce procès cesse d’être un procès de parole pour devenir un procès de personne.


On ne cherche plus une infraction, on cherche une cohérence idéologique. On mobilise la biographie, les fréquentations, l’environnement politique supposé. Ce raisonnement n’est pas neutre : il s’inscrit dans la théorie dite du
"nouvel antisémitisme"
, selon laquelle la haine des Juifs serait aujourd’hui principalement portée par des populations musulmanes issues de l’immigration, et non plus prioritairement par l’extrême droite européenne.

Cette théorie, largement contestée dans la recherche académique, est devenue politiquement dominante parce qu’elle permettait de déplacer la responsabilité historique de l’extrême droite au moment même où celle-ci progressait électoralement de manière spectaculaire.


Dans ce cadre, un militant musulman engagé pour la Palestine devient suspect par nature. Il n’est plus nécessaire qu’il tienne des propos antisémites. Sa parole est interprétée comme telle par principe.


La fabrication d’une dangerosité


C’est ainsi que le passé d’
Elias d’Imzalène
est mobilisé, à la fois lors de l’audience elle-même et dans de nombreux articles publiés avant, pendant et après le procès, qui construisent une continuité idéologique destinée à peser sur la perception judiciaire de l’accusé⁵.

Lors de l’audience, comme dans plusieurs articles de presse à charge, il est rappelé qu’
Elias d’Imzalène
a été perquisitionné en 2015, comme des milliers d’autres personnes musulmanes pendant l’état d’urgence.

Chez lui, il aurait été trouvé un exemplaire de Mein Kampf. Aucun document violent, aucun appel au meurtre, seulement un livre légalement disponible, abondamment étudié, au sujet duquel un vaste débat public a eu lieu en France sur la nécessité même d’en proposer une édition critique et annotée¹.


Dans ce contexte, depuis quand la simple possession d’un ouvrage historique, aussi abject soit-il, constitue-t-elle une preuve idéologique ?


Depuis quand un livre devient-il une intention politique ?


De la même manière, lors de l’audience comme dans de nombreux articles antérieurs, il est longuement question de la participation d’
Elias d’Imzalène
, en 2013, à une conférence au Théâtre de la Main d’Or, lieu alors associé à la sphère soralienne.

Il y intervenait avec deux personnalités marginales, dans une conférence associative qui n’avait suscité ni poursuites ni indignation publique à l’époque. Cette intervention unique devient aujourd’hui un pilier de la construction judiciaire de sa dangerosité⁶ ⁷.


Mais cette construction ne se limite pas aux arguments développés par les avocats des parties civiles.


Elle est portée par des associations qui ne cachent pas leur positionnement politique pro-israélien, comme le BNVCA, l’OJE ou l’OJF, qui se constituent parties civiles et orientent explicitement la lecture idéologique des faits.


Elle est surtout amplifiée par une production médiatique massive, issue à la fois de sites d’extrême droite et de plateformes se revendiquant
"anti-complotistes"
, qui produisent depuis des mois des portraits à charge d’Elias d’Imzalène, cherchant à établir une continuité idéologique là où aucun propos antijuif poursuivi n’a été établi.

Mais surtout, ce procès est lui-même devenu une scène publique, presque un événement idéologique.


Les audiences ont vu défiler des avocats très connus dans ces sphères militantes, et surtout des figures médiatiques dont la présence dépasse largement le cadre judiciaire.


Parmi les témoins cités figurent des auteurs de best-sellers politiques de la rentrée, dont les ouvrages visent explicitement non seulement des figures musulmanes, mais plus largement les mouvements de gauche, accusés de complaisance structurelle avec l’antisémitisme. C’est notamment le cas de Nora Bussini, autrice de Les Nouveaux Antisémites³.


La salle d’audience devient ainsi un prolongement direct de l’espace médiatique et éditorial, un lieu où se rejouent des batailles idéologiques déjà installées dans le débat public, et non plus seulement un espace d’examen juridique de faits précis.


Ce qu’était réellement la sphère soralienne


Pourtant, au début des années 2010, la sphère soralienne ne relevait pas d’un sous-monde clandestin. Elle structurait une large partie du complotisme politique français, bénéficiait d’une visibilité massive sur Internet et d’une tolérance culturelle certaine sous couvert de transgression.


Des humoristes populaires comme Bigard , des acteurs reconnus comme Yann Moix, des actrices comme Marion Cotillard ont, à cette époque, relayé ou frôlé cet univers idéologique, parfois mêlé à des représentations conspirationnistes du pouvoir juif, sans que cela n’entraîne de mise à l’écart durable.


Dans ce contexte, participer une fois à une conférence dans un lieu associé à cette sphère ne constituait pas un marqueur idéologique définitif. Cette relecture rétrospective est politiquement construite.


Le deux poids deux mesures


La disproportion apparaît de manière flagrante lorsqu’on compare les traitements.


En 2013, Éric Naulleau publiait avec Alain Soral un livre entier de débat politique, Dialogues désaccordés, fruit d’échanges prolongés, structurés, publiés en librairie, présentés comme une confrontation d’idées³.


À l’inverse, une conférence associative unique devient une preuve de radicalité lorsqu’elle concerne un militant musulman.


Cette asymétrie est encore plus frappante si l’on observe qu’Alain Soral a été membre du Front national et a siégé au comité central du parti entre 2007 et 2009, période durant laquelle il participait à de nombreux événements publics aux côtés de Marine Le Pen.


Pourtant, ce même parti est désormais présenté par certains comme engagé dans une forme de normalisation, y compris par une figure majeure de la mémoire de la Shoah comme Serge Klarsfeld⁴.


Mais un militant pro-palestinien reste durablement suspect.

À cette construction s’ajoute un argument particulièrement révélateur: celui de la
"caution juive"
.
Elias d’Imzalène
est accusé d’instrumentaliser ses relations avec des Juifs pour masquer un antisémitisme supposé.

Or ce qu’il revendique, ce sont des coopérations politiques publiques avec des organisations comme l’Union juive française pour la paix, ainsi que des conférences ponctuelles avec des militants de gauche contre l’antisèmitisme sur les questions d’antisémitisme et d’islamophobie.

Transformer ces engagements publics en preuves de duplicité revient à affirmer qu’aucune alliance politique n’est sincère lorsqu’elle implique un militant musulman engagé pour la Palestine.


Cette logique de soupçon essentialise l’accusé non à partir de ses propos, mais de son identité. Elle reprend de manière implicite les accusations de taqya. C’est à dire de dissimulation, de double langage, d’agenda caché, classique de la rhétorique islamophobe …et antisémite au demeurant , dont elle s’inspire .


Le mot "intifada" et son usage en France


Au procès, on a longuement évoqué son usage géopolitique au Moyen-Orient, alors que les propos ont été tenus en France, dans un contexte militant français.


Or en France, ce mot est employé depuis des décennies dans la gauche anti-impérialiste. Il figure dans la culture populaire. Francis Cabrel évoquait des femmes et des enfants jetant des pierres face à l’occupation. Renaud évoquait la Palestine dans ses chansons².


Jamais ces références n’ont été poursuivies pénalement en tant que telles.


Un précédent dangereux


L’audience finale aura lieu en septembre. Pendant des mois, un homme aura été publiquement désigné comme antisémite sans qu’aucun propos antijuif n’ait été établi.


Ce procès ne démontre pas un antisémitisme. Il fabrique une figure dangereuse par association, par identité, par soupçon idéologique.


Ce qui est en jeu ici n’est pas de savoir qui défend réellement les Juifs, mais de définir objectivement ce qu’est l’antisémitisme et de donner des outils sérieux à celles et ceux qui veulent le combattre.


Sans définition rigoureuse, sans critères précis, il devient impossible de le combattre efficacement.


Nadia Meziane

NOTES:


1. Réédition annotée de Mein Kampf.

L’édition critique française (Historiciser le mal, Fayard, 2021), dirigée notamment par l’historien Florent Brayard, a été présentée comme un outil de contextualisation et de prévention, afin d’éviter la diffusion d’éditions idéologiquement orientées après l’entrée de l’ouvrage dans le domaine public.


2. Références culturelles françaises à la Palestine.

Francis Cabrel, Tout le monde y pense (1989), évoque des femmes et des enfants jetant des pierres face à des soldats.

Renaud, Trivial Pursuit, ouvre sur des questions directes concernant la Palestine, l’occupation et les barbelés.


3. Ouvrages cités.

Nora Bussini, Les Nouveaux Antisémites (Albin Michel).

Éric Naulleau & Alain Soral, Dialogues désaccordés (2013), présenté à l’époque comme un exercice de confrontation politique.


4. Serge Klarsfeld et le RN.

En 2024, Serge Klarsfeld a déclaré dans plusieurs médias que le Rassemblement national avait rompu avec l’antisémitisme historique du Front national et pouvait être considéré comme “fréquentable”.


5. Construction médiatique à charge.

De nombreux articles et fils sur les réseaux sociaux reprennent systématiquement la perquisition de 2015 et la conférence de 2013. Exemple de thread couvrant l’audience:

https://x.com/perlamsika_15/status/2008884653453881687


6. Conférences de la sphère soralienne dans la presse.

Les conférences et conférences de presse liées à la sphère Soral/Dieudonné au Théâtre de la Main d’Or ont été évoquées dans la presse nationale, notamment dans Le Monde, à propos du geste de la “quenelle” et de la médiatisation de cette mouvance.


7. La conférence de 2013 dans les articles récents.

La participation d’Elias d’Imzalène à la conférence de 2013 est citée dans la quasi-totalité des portraits de presse publiés dans le cadre de l’affaire, alors qu’elle n’avait suscité aucune poursuite ni polémique publique à l’époque.


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