De 1973 à la crise du détroit d’Ormuz : la géopolitique du pétrole au carrefour théopolitique

09:264/05/2026, Pazartesi
MAJ: 4/05/2026, Pazartesi
Yasin Aktay

La crise pétrolière de 1973 est considérée comme l’un des moments fondateurs de la géopolitique énergétique moderne. Elle marque le retour sur le devant de la scène, de la manière la plus efficace, du roi Fayçal, qui, après la réaction qu’il avait manifestée face à l’incendie de la mosquée Al-Aqsa en 1969, avait réuni la Conférence islamique et s’était, dans la période post-Nasser, imposé de fait comme une figure de leadership à la fois dans le monde arabe et dans le monde musulman. Le déclencheur

La crise pétrolière de 1973 est considérée comme l’un des moments fondateurs de la géopolitique énergétique moderne. Elle marque le retour sur le devant de la scène, de la manière la plus efficace, du roi Fayçal, qui, après la réaction qu’il avait manifestée face à l’incendie de la mosquée Al-Aqsa en 1969, avait réuni la Conférence islamique et s’était, dans la période post-Nasser, imposé de fait comme une figure de leadership à la fois dans le monde arabe et dans le monde musulman.


Le déclencheur direct de la crise fut la guerre du Kippour.
Lors de la guerre lancée en octobre 1973 par l’Égypte et la Syrie contre Israël, les États-Unis et certains pays occidentaux apportèrent un soutien ouvert à Israël. Cette situation suscita une vive réaction dans le monde arabe.
Sous la direction de l’Arabie saoudite et à l’initiative du roi Fayçal, les producteurs arabes de pétrole décidèrent de développer une contre-offensive économique face à l’Occident.
Cette décision n’était pas seulement une protestation, mais aussi la proclamation d’une nouvelle pensée stratégique : le pétrole n’était plus simplement une marchandise commerciale, il devenait un instrument de puissance géopolitique.

Tirer des profits géopolitiques d’une justification théopolitique


Dans ce cadre, les pays arabes commencèrent à imposer un embargo pétrolier aux États-Unis et à certains pays européens qui soutenaient Israël. Dans le même temps, la production fut progressivement réduite et les prix furent augmentés de manière coordonnée.
Avant la crise, les prix du pétrole évoluaient autour de 3 dollars le baril ; en peu de temps, ils montèrent dans une fourchette de 11 à 12 dollars le baril.
Il ne s’agissait pas seulement d’un bond économique, mais d’une redéfinition durable du lien entre énergie et politique.

Durant ce processus, les pays producteurs de pétrole, en particulier les membres de l’OPEP, purent pour la première fois orienter les marchés mondiaux en tant qu’acteur collectif. À court terme, les pays arabes multiplièrent leurs revenus et acquirent une importante puissance économique et politique.
Mais le tableau qui apparut à long terme était plus complexe.
L’Occident tira rapidement les leçons de ce choc et s’orienta vers une réduction de sa dépendance énergétique ; il constitua des réserves stratégiques, améliora l’efficacité énergétique et accéléra la recherche de sources alternatives. Plus important encore, avec la remise en circulation des revenus pétroliers dans le système financier mondial,
l’"ordre du pétrodollar"
se renforça.

Avec le recul, on voit plus clairement que le plus grand bénéficiaire stratégique de la hausse du pétrole, passé de 3 à 12 dollars puis à des niveaux plus élevés, fut les États-Unis.
Les pays arabes réalisèrent des gains à court terme ; mais ces gains furent, dans une large mesure, réintégrés au système occidental à travers l’ordre financier mis en place.
Autrement dit, la crise renforça la puissance des Arabes, mais elle ne transforma pas le système centré sur les États-Unis ; elle le consolida de nouveau.

La crise qui se dessine aujourd’hui autour du détroit d’Ormuz porte, à première vue, le potentiel d’un choc énergétique rappelant 1973.
Mais cette ressemblance reste superficielle. Des différences déterminantes existent entre les deux périodes.

La crise de 1973 fut le produit d’une décision politique consciente et coordonnée. L’offre avait été interrompue en fonction d’un objectif stratégique précis. Aujourd’hui, en revanche, les interruptions d’approvisionnement apparaissent comme le résultat des guerres, des sanctions et des luttes de contrôle effectif sur les routes maritimes. Autrement dit, à l’époque, la crise était pilotée ;
aujourd’hui, elle présente une structure fluide, multiacteurs et imprévisible.

La deuxième différence importante concerne la position de l’OPEP. En 1973, l’OPEP était une structure forte et coordonnée
; aujourd’hui, elle connaît une érosion sérieuse. Le retrait des Émirats arabes unis de l’OPEP constitue l’indicateur le plus concret de ce processus. Les limitations imposées à l’Iran en raison des sanctions,
les crises du Venezuela et les difficultés d’exportation des pays du Golfe affaiblissent la capacité d’action collective de l’organisation.
Désormais, l’OPEP se transforme : elle est moins un centre qui fixe les prix qu’un acteur cherchant l’équilibre dans un système fragmenté.

La troisième différence apparaît dans le rôle des États-Unis. En 1973, les États-Unis étaient importateurs de pétrole ; aujourd’hui, grâce au pétrole de schiste, ils sont devenus un producteur et exportateur important.
Cette situation rend les effets de la crise ambivalents : les prix élevés procurent un avantage aux producteurs, mais créent des pressions inflationnistes sur le marché intérieur. De fait, même si ce type de crises offre aux États-Unis des gains géopolitiques, elles peuvent aussi produire de sérieux coûts sur le plan de la politique intérieure.

Cela étant, il est fortement probable que la hausse des prix du pétrole produise, à long terme, des résultats de nouveau favorables aux États-Unis.
La réorientation des flux énergétiques et la dépendance accrue du marché mondial envers le pétrole américain constituent l’une des dimensions les plus critiques de ce processus.

Türkiye entre gains stratégiques et vulnérabilités énergétiques


Le retrait des Émirats arabes unis de l’OPEP doit, dans ce contexte, être suivi avec attention, car il peut faire émerger de nouveaux équilibres. Cette décision ne relève pas seulement d’une volonté de se libérer des quotas de production ; elle traduit aussi l’effort de prendre une position plus indépendante dans la rivalité de puissance régionale. La recherche d’un contrepoids indirect face au poids de l’Arabie saoudite au sein de l’organisation se trouve également à l’arrière-plan de cette décision.


Cette évolution montre que, sur le marché de l’énergie, les mécanismes de contrôle centralisés commencent à se dissoudre et à laisser place à un ordre plus fragmenté, compétitif et flexible.


Par ailleurs, la caractéristique la plus importante de la crise actuelle est que le marché de l’énergie n’est plus, à lui seul, déterminant. En 1973, le pétrole était un instrument de puissance presque absolu ; aujourd’hui, le GNL, les énergies renouvelables et la transformation technologique dispersent cette puissance. C’est pourquoi les crises produisent désormais des résultats plus complexes, plus stratifiés et plus difficiles à prévoir.


Du point de vue de Türkiye, cette crise comporte à la fois des risques et des opportunités. En tant qu’économie dépendante des importations énergétiques, Türkiye est directement affectée par la hausse des prix du pétrole et du gaz naturel
; une pression se forme sur le déficit courant et l’inflation. En revanche, l’importance croissante des oléoducs passant par Ceyhan et des routes terrestres alternatives transforme Türkiye en pays de transit stratégique dans la logistique énergétique. Tandis que la diminution de la dépendance au détroit d’Ormuz augmente la valeur géopolitique de Türkiye, la possibilité d’une extension de l’instabilité régionale accroît les coûts sécuritaires.
Türkiye doit, dans ce processus, établir un équilibre délicat entre gains et vulnérabilités.

Entre la crise pétrolière de 1973 et la tension énergétique actuelle, il existe à la fois une continuité et une rupture.
Le pétrole demeure l’un des instruments importants de la politique mondiale ; mais il n’est plus déterminant à lui seul.

En 1973, la crise était le résultat d’une décision prise par un bloc relativement indépendant, capable de définir sa propre stratégie. Aujourd’hui, nous sommes face à une situation géopolitique en transformation permanente, formée par l’interaction d’un grand nombre d’acteurs.


Le retrait des Émirats arabes unis de l’OPEP est l’un des indicateurs les plus concrets de cette transformation.
Désormais, la question n’est plus seulement de savoir qui produit quelle quantité de pétrole. Le facteur réellement déterminant est de savoir qui peut agir avec le plus de flexibilité, qui peut orienter les crises et qui peut remodeler les flux énergétiques mondiaux.

Et peut-être la question la plus critique est-elle désormais la suivante :


Le pétrole est-il encore une puissance, ou bien le nouvel espace dans lequel la puissance circule ?
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