Les grand-mères dont l’État avait peur

10:1125/02/2026, Çarşamba
MAJ: 25/02/2026, Çarşamba
Yasin Aktay

La mémoire collective conserve encore aujourd’hui, avec une grande vivacité, le souvenir de la manière dont, durant la période du Parti unique, la foi de ce peuple, sa religion et son enseignement religieux ont été combattus au nom de la laïcité. Les récits transmis oralement, les témoignages directs et les expériences vécues constituent presque une mémoire unanimement partagée, capable de dresser un tableau précis de cette époque. D’ailleurs, les discours officiels eux-mêmes permettent de reconstituer

La mémoire collective conserve encore aujourd’hui, avec une grande vivacité, le souvenir de la manière dont, durant la période du Parti unique, la foi de ce peuple, sa religion et son enseignement religieux ont été combattus au nom de la laïcité. Les récits transmis oralement, les témoignages directs et les expériences vécues constituent presque une mémoire unanimement partagée, capable de dresser un tableau précis de cette époque.

D’ailleurs, les discours officiels eux-mêmes permettent de reconstituer cette réalité avec une grande clarté. La fermeture des medrese (institutions traditionnelles d’enseignement religieux islamique) et la rhétorique développée contre l’éducation religieuse ont produit une figure ennemie clairement désignée : le
"hoca"
, le
"softa"
, le
"mürteci".
Pourtant, ces catégories visaient en réalité des individus ordinaires, vivant simplement leur foi sans revendication politique particulière.
Il était inévitable que cette typologie finisse par englober l’ensemble des croyants. Le seul
"croyant éclairé"
acceptable devenait alors celui qui renonçait à sa religion, à son Coran et acceptait une obéissance inconditionnelle à la volonté politique. Aucun croyant ne pouvait raisonnablement accepter un tel modèle.
Avec la levée récente du secret frappant certains documents des Archives républicaines du Premier ministère, aujourd’hui intégrées à la Présidence des Archives d’État, cette période apparaît sous un jour encore plus concret. À partir d’un simple échantillon de dossiers relatifs à
"l’enseignement en alphabet arabe et à l’apprentissage du Coran"
, déclassifiés le 8 janvier 2024, un voyage saisissant dans ces années devient possible.

Les documents évoquent des cas similaires à travers tout le pays :
  • en 1929, une institutrice arrêtée dans une grotte alors qu’elle enseignait secrètement l’alphabet arabe à soixante enfants ;
  • en 1934, une femme condamnée à une peine de prison et à une amende pour avoir donné des cours religieux ;
  • en 1935, en 1937 ou encore en 1938, des rapports de sécurité signalant des arrestations pour avoir enseigné l’alphabet coranique à domicile.

Dans ces rapports administratifs, l’enseignement du Coran devient progressivement une question de sécurité publique.
Lire le Coran est assimilé à une opposition politique à la réforme de l’alphabet et traité comme un problème d’ordre public.

Mais un élément frappe particulièrement : les personnes poursuivies sont, dans leur immense majorité, des femmes âgées de 50, 60 ou 70 ans.


L’État face aux grand-mères


À Sivas, la Tcherkesse Şeker, âgée de 60 ans.
À Gaziantep, Ayşe Fatma, 70 ans.
À Maraş, Ayşe, 55 ans.

Toutes réunissent des enfants chez elles pour leur enseigner l’alphabet du Coran.

Qui sont-elles ?

Des dirigeantes d’organisation clandestine ?

Des planificatrices d’insurrection ?

Des agitatrices politiques ?


Évidemment non.

Ce sont les grand-mères du quartier. Elles enseignent simplement l’elifba (les lettres arabes pour apprendre à lire le Coran), mais sont enregistrées dans les rapports officiels comme les actrices d’une prétendue
"activité réactionnaire".

D’un côté, un discours étatique affirmant libérer les femmes ; de l’autre, le traitement réservé à celles qui exercent librement leur volonté lorsqu’elle ne correspond pas aux attentes du pouvoir.


La résistance silencieuse des femmes


Les medrese (écoles coraniques) avaient été fermées. L’enseignement religieux officiel avait été supprimé. Pourtant, le savoir religieux n’a pas disparu.


Il a survécu ailleurs :

  • dans les maisons,
  • dans les mains des femmes,
  • dans les livres d’elifba.

L’État transforma l’espace public, mais tenta de contrôler l’espace privé en produisant des rapports quartier par quartier.
Les domiciles furent perquisitionnés.
Les livres devinrent des preuves criminelles. Le nombre d’enfants présents fut consigné comme un élément de sécurité intérieure.
Et pourtant, le récit officiel continue d’affirmer que la femme aurait été libérée, que les consciences seraient devenues libres et éclairées, que la société serait passée de l’obscurité à la lumière.

Mais de quelle lumière parle-t-on réellement ?

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