Nouvelle loi séparatisme: L'Éxécutif "puise dans le réservoir de la stigmatisation des Musulmans" selon François Burgat

La rédaction avec
17:3416/04/2026, Perşembe
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François Burgat, politologue et ancien directeur de recherche du CNRS, spécialiste du monde arabe et de l’islam politique.
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François Burgat, politologue et ancien directeur de recherche du CNRS, spécialiste du monde arabe et de l’islam politique.

À quelques semaines de la présentation du nouveau projet de loi antiterroriste en conseil des ministres, le gouvernement Lecornu s’apprête à franchir un nouveau cap dans la restriction des libertés associatives. Pour les critiques, dont le politologue François Burgat, ce texte n’est pas tant une réponse à une menace réelle qu’un instrument de conquête électorale.

Le 3 avril 2026, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez annonçait sur BFMTV la naissance d’une nouvelle loi contre ce qu’il appelle le
"séparatisme islamiste"
. Le texte, déjà transmis au Conseil d’État pour examen de sa conformité juridique, doit être présenté en conseil des ministres fin avril.

Une annonce qui a aussitôt ravivé un débat lancinant sur la nature profonde de ces offensives législatives à répétition : lutte sincère contre un péril identifié, ou instrumentalisation politique d’une minorité religieuse à des fins électorales ?

Un arsenal qui s’étoffe, des cibles qui se précisent

Selon le ministre, ce nouveau texte vient compléter la loi de 2021, avec de nouvelles dispositions permettant notamment de dissoudre certaines structures associatives. Les contours du projet, tels qu’esquissés par Nuñez, sont ambitieux — et inquiétants pour ses opposants.

Parmi les mesures envisagées figurent la possibilité de dissoudre des structures au titre de l’entrisme, de geler des avoirs, de prendre des interdictions de publications appelant à la haine ou à la discrimination, ainsi qu’un contrôle accru de l’accueil collectif des mineurs.

Les autorités administratives pourraient ainsi ordonner la dissolution de structures associatives soupçonnées de pratiquer un entrisme islamiste, même lorsqu’elles ne diffusent aucune incitation directe à la haine, à la violence ou à la discrimination.

Cette notion d’entrisme, plus floue, plus extensive que celle de séparatisme, est au cœur des inquiétudes des défenseurs des libertés publiques.

Depuis la loi du 24 août 2021, le droit des associations glisse de la liberté vers la suspicion, du partenariat vers le contrôle, de l’initiative citoyenne vers l’habilitation administrative. Avec le passage du
"séparatisme"
à
"l’entrisme"
, cette dynamique ne se corrige pas.

Une séquence électorale révélatrice

Pour comprendre le sens politique de cette nouvelle initiative législative, François Burgat, politologue et ancien directeur de recherche du CNRS, spécialiste du monde arabe et de l’islam politique, pointe sans détour le contexte dans lequel elle s’inscrit.

"Le contexte qui donne les clefs de lecture de cette nouvelle “éruption législative” du gouvernement français est bien évidemment celui de la campagne électorale de 2026. À défaut de le faire sur le terrain du pouvoir d’achat, où sa marge de manœuvre est extrêmement limitée, le camp gouvernemental dispute à son opposition d’extrême-droite les dividendes de la “droitisation” sectaire rapide de l’opinion publique française. Et il le fait sans surprise en puisant dans le réservoir sans fond de la stigmatisation des Musulmans de France".
Ce diagnostic rejoint celui de nombreux observateurs qui soulignent la temporalité suspecte de ces annonces. En juillet dernier, Emmanuel Macron avait esquissé les contours d’une loi sur le séparatisme et l’entrisme islamiste.
Mais aucune avancée n’avait été faite jusqu’au printemps 2026, au moment où l’exécutif entend donner un coup de collier dans la dernière ligne droite du quinquennat. Le calendrier parle de lui-même.

L’État de droit en question

Au-delà de la manœuvre politicienne, c’est la philosophie même du texte qui alarme François Burgat.
"Tout permet de craindre aujourd’hui une offensive législative qui s’attachera précisément à faire que, comme l’avait souhaité explicitement Bruno Retailleau alors ministre de l’Intérieur (“l’État de droit n’est ni intangible, ni sacré”), l’État de droit retire sa protection de certains segments essentiels de la vie publique, privant les citoyens de confession musulmane d’une partie de leurs droits et de leurs possibilités d’expression les plus essentiels".

La formule de Retailleau, prononcée quelques mois plus tôt, résonne ici comme un programme. Elle avait déjà suscité l’indignation de juristes et de constitutionnalistes, qui y voyaient une remise en cause des fondements mêmes de l’État républicain. Que le gouvernement actuel s’en fasse l’héritier, même implicitement, n’est pas un détail.

Une tendance de fond, pas une exception

Le chercheur insiste sur le fait que cette nouvelle loi n’est pas un accident de l’histoire politique française, mais l’aboutissement d’une trajectoire cohérente.
"Depuis le discours des Murreaux et la première loi “séparatisme”, cette tendance est hélas! solidement ancrée aussi bien dans les revendications de l’opposition d’extrême-droite que dans l’action gouvernementale qui dit vouloir lui résister".

Ce paradoxe est au cœur du problème : à force de vouloir concurrencer l’extrême droite sur son terrain, la majorité en vient à en adopter les cadres conceptuels et les cibles.

Toutes ces mesures, qui peuvent être perçues comme discriminatoires à l’égard des musulmans, risquent d’être contre-productives : si elles entendent lutter contre les radicaux, elles risquent de valider le narratif qu’ils véhiculent, celui d’une France qui s’érige en ennemie de l’islam.

Dans ce contexte marqué par de multiples procédures judiciaires contre des militants pro-palestiniens et l’interdiction de la Rencontre annuelle des musulmans de France le 2 avril 2026, le nouveau projet de loi s’inscrit dans une séquence répressive plus large.

Vers un débat parlementaire sous haute tension

Le texte, une fois adopté en conseil des ministres, devra affronter l’épreuve du Parlement. Les débats s’annoncent vifs. Le projet gouvernemental combine pénal, dissolution, renseignement, financement, patrimoine, contrôle préfectoral et police administrative.

Un mélange des genres qui, pour ses partisans, répond à la complexité de la menace, mais qui, pour ses adversaires, constitue une concentration inédite de pouvoirs administratifs susceptibles d’être utilisés de façon discrétionnaire.

La question fondamentale que pose ce texte dépasse largement le cadre de la lutte contre la radicalisation, et touche de fait, à ce que la République est prête à sacrifier d’elle-même.


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