Au Népal, partir travailler à l'étranger ou mourir

12:5718/02/2026, Çarşamba
AFP
Dipak Magar, père de quatre enfants et travailleur migrant dans une usine de marbre en Arabie saoudite, en train de plâtrer les murs de sa maison dans la ville de Madi, au sud du Népal.
Crédit Photo : PRAKASH MATHEMA / AFP
Dipak Magar, père de quatre enfants et travailleur migrant dans une usine de marbre en Arabie saoudite, en train de plâtrer les murs de sa maison dans la ville de Madi, au sud du Népal.

Au Népal, l’exil n’est plus un choix mais une nécessité. Chaque jour, trois à quatre cercueils de travailleurs migrants décédés à l’étranger sont rapatriés devant l’aéroport international de Katmandou. Ultime étape d’un système d’exportation de main-d’œuvre devenu pilier de l’économie nationale.

Rudra Bahadur Kami, 43 ans, a travaillé plus de dix ans en Arabie saoudite pour subvenir aux besoins de sa famille. Il est revenu dans son pays dans un cercueil en ferraille. Son fils Lalit Bishowkarma, 21 ans, a signé les documents pour récupérer le corps. Le certificat mentionne une crise cardiaque. Aucun autre détail.

"Il était parti pour faire le bonheur de ses enfants et de sa famille, et maintenant son corps nous est rendu dans un cercueil. C’est insupportable"
, confie le jeune homme avant de prendre la route vers Khotang, à plus de 150 kilomètres à l’est.

Une économie sous perfusion


Avec 2,5 millions de travailleurs expatriés, soit 7,5% de sa population, le Népal figure parmi les pays les plus dépendants des migrations de travail, à l’instar des Philippines ou de la Moldavie, selon le Bureau international du travail.

Les fonds envoyés par les migrants représentent plus d’un tiers du produit intérieur brut (PIB), d’après une étude récente de la Banque mondiale. En 2024, le PIB par habitant s’élevait à 1.447 dollars, trente fois moins que dans l’Union européenne.


Dans la ville de Madi, près du Parc national de Chitwan, cette dépendance est visible. Dipak Magar, 39 ans, a financé sa maison grâce à trois années passées dans une usine de marbre en Arabie saoudite.

"Il faut que je nourrisse ma famille, que je paie l’éducation des enfants. Ici, il n’y a pas de travail"
, explique-t-il, à quelques jours de repartir pour Riyad.

Vallées désertées, jeunesse en colère


Près d’un quart des 15-24 ans n’exercent aucune activité dans le pays. En septembre, des représentants de la génération Z sont descendus dans la rue pour réclamer des emplois. Leur mobilisation a provoqué la chute du gouvernement du Premier ministre KP Sharma Oli, 73 ans. Des élections législatives sont prévues le 5 mars 2026.


Le Département pour l’emploi à l’étranger a délivré 839.266 autorisations de départ l’an dernier, contre 287.519 en 2016. Une hausse spectaculaire qui illustre l’ampleur du phénomène.

Abus et système opaque


Depuis 2007, un millier d’agences de recrutement agréées encadrent ces départs. Mais les ONG dénoncent un système gangrené par la corruption.

"C’est une vraie mafia"
, accuse l’ancienne ministre du Travail Sarita Giri, pointant des pratiques qui exploitent migrants et familles.

Les abus sont fréquents: contrats modifiés, salaires réduits, conditions de logement déplorables. Les chantiers de la Coupe du monde de football 2022 au Qatar ont mis en lumière les conditions imposées à de nombreux travailleurs étrangers, notamment népalais.


Entre 2008 et 2025, 14.843 ressortissants népalais sont morts à l’étranger, dont 1.544 pour la seule année écoulée, selon les données officielles.

Promesses politiques


En campagne pour les législatives, le maire démissionnaire de Katmandou, Balendra Shah, 35 ans, promet de faire de l’emploi et de la formation ses priorités.


"En soutenant les investissements dans les emplois qualifiés dans le tourisme et l’agriculture, on peut convaincre ceux qui ont quitté le pays par nécessité d’y revenir"
, affirme-t-il, tout en reconnaissant que le retour massif des expatriés reste illusoire à court terme.

Car au Népal, les transferts d’argent ont dépassé pour la première fois les 200 milliards de roupies mensuelles après la mobilisation de septembre. Une manne devenue vitale.


"Quel que soit le gagnant, personne ne fait jamais rien pour nous"
, tranche Dipak Magar, résigné à repartir.

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