
Le manifeste diffusé après l’attaque contre un centre islamique de San Diego appartient à la même galaxie idéologique que ceux de Christchurch, Poway ou Buffalo: suprémacisme blanc, accélérationnisme, obsession antisémite, fantasmes de guerre raciale. Pourtant, parce que les victimes sont musulmanes, ce texte a presque immédiatement été réduit à un simple document islamophobe. Comme si l’attaque d’une mosquée faisait disparaître la dimension antisémite pourtant centrale du terrorisme suprémaciste contemporain. Cette dissociation révèle peut-être l’un des grands angles morts politiques de notre époque: dans un climat occidental saturé de récits islamophobes et civilisationnels, les morts musulmans ne produisent pas la même lecture politique, ni la même émotion publique.
Deux jeunes hommes attaquent un centre islamique de San Diego. Plusieurs musulmans sont tués, dont un agent de sécurité qui a empêché un massacre plus vaste. Les deux auteurs se suicident peu après.
Dans leur manifeste, une phrase revient:
Cette phrase suffit presque à situer le texte. Les auteurs se placent explicitement dans la continuité de Brenton Tarrant et des attentats suprémacistes récents. Les tueurs ne se vivent pas comme des individus isolés. Ils se pensent comme les héritiers d’une histoire.
Pendant des années, cette formule de Manuel Valls a fonctionné comme un interdit intellectuel dans le débat public français. Comprendre certains phénomènes violents, ce serait déjà commencer à les excuser. Expliquer, ce serait déjà trahir les victimes.
Je suis musulmane.
Je suis donc l’une des ennemies désignées de ce manifeste.
Cela ne m’interdit pas de vouloir le comprendre.
Comprendre politiquement et historiquement.
Comprendre comment des jeunes hommes en viennent à habiter un imaginaire où la guerre raciale, l’effondrement civilisationnel et le massacre deviennent des horizons désirables.
Comprendre comment le fascisme contemporain a muté jusqu’à devenir une culture numérique mondiale.
Le manifeste de San Diego commence comme beaucoup d’autres désormais. Une succession de références déjà connues: Brenton Tarrant, les Turner Diaries, Terrorgram, le "Grand Remplacement", l’accélérationnisme, la guerre raciale.
Le lecteur familier de cette littérature reconnaît immédiatement la grammaire.
Ce qui frappe n’est pas uniquement la haine ou l’antisémitisme obsessionnel du texte.
C’est aussi la sensation d’un monde déjà entré dans une guerre diffuse, dont ces jeunes hommes se pensent à la fois les soldats et les martyrs.
Cette histoire commence bien avant Telegram, TikTok ou Discord. Elle commence réellement avec William Luther Pierce et la publication des Turner Diaries en 1978.
Pierce comprend alors quelque chose que beaucoup de néonazis de l’après-guerre n’ont pas encore saisi: le fascisme ne reviendra probablement plus sous les formes du XXe siècle.
Les Turner Diaries ne sont pas simplement un roman raciste. Ils constituent la matrice du terrorisme suprémaciste moderne: cellules autonomes, attentats destinés à provoquer la polarisation, accélération de l’effondrement social, guerre raciale.
Ce livre ne restera pas une fiction.
Au début des années 1980, Robert Jay Mathews fonde The Order, groupe terroriste néonazi directement inspiré des Turner Diaries. (1)
Mathews est explicitement cité dans le manifeste de San Diego. Les Turner Diaries, eux, ne sont pas seulement cités dans le manifeste. Leur structure narrative entière hante le texte: cellules autonomes, accélération du chaos, propagande virale, déclenchement d’une guerre raciale et désir de transformer chaque attentat en modèle reproductible.
Lors de l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, des manifestants contestent la défaite électorale de Donald Trump et tentent d’empêcher par la force la certification des résultats. Des références explicites aux Turner Diaries et au "Day of the Rope" circulent alors dans la foule trumpiste radicalisée.
Les imaginaires terroristes ne circulent plus uniquement dans des marges clandestines.
Ils se diffusent désormais dans des espaces politiques semi-massifiés, au cœur même de la radicalisation étatique occidentale contemporaine.
C’est dans cette filiation qu’apparaît Brenton Tarrant, auteur en 2019 de l’attentat contre les mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, le plus grand attentat islamophobe de l’histoire contemporaine, avec 51 morts. (2)
Avec Tarrant apparaissent aussi le livestream, la culture des mèmes et les références codées destinées aux forums et aux algorithmes.
Tarrant inscrit explicitement son geste dans une circulation transnationale des idées. Son voyage en France et sa fascination pour Renaud Camus montrent à quel point certaines productions intellectuelles françaises ont été absorbées dans une matrice terroriste mondiale.
Ils montrent comment les récits démographiques, les fantasmes d’invasion et les visions civilisationnelles circulent d’un continent à l’autre jusqu’à devenir des récits de guerre totale.
Dans le manifeste de San Diego, l’auteur insiste lui-même sur son ascendance française, comme si celle-ci l’inscrivait dans une continuité civilisationnelle blanche européenne plus vaste.
Le manifeste de San Diego reprend intégralement cet héritage. Il cite Tarrant, les Turner Diaries, les groupes accélérationnistes, Atomwaffen Division et les réseaux Terrorgram. (3)
Mais surtout, il développe une vision du monde profondément antisémite. C’est probablement l’un des textes antisémites les plus explicites de cette galaxie terroriste récente.
Dans sa liste de lectures fondamentales, le manifeste cite notamment The International Jew, d’Henry Ford, ainsi que The Protocols of the Elders of Zion, deux textes centraux de l’histoire de l’antisémitisme moderne.
Les Juifs y sont décrits comme responsables du multiculturalisme, de l’immigration, des guerres, de la destruction morale des sociétés occidentales et du "remplacement" des Blancs.
Nous sommes ici dans la reprise directe des grands mythes antisémites européens, adaptés à l’univers numérique contemporain.
Dans ce récit, les musulmans apparaissent comme les envahisseurs visibles.
Le cas de Poway est, à cet égard, décisif.
En 2019, John Earnest attaque la synagogue Chabad de Poway, en Californie, après avoir incendié quelques semaines plus tôt une mosquée à Escondido. (4)
Même tueur, même imaginaire, mêmes références. Le nom de Poway est resté associé à l’attaque de la synagogue. L’incendie de la mosquée d’Escondido par le même homme a presque disparu de la mémoire médiatique.
De la même manière, Stephan Balliet, auteur de l’attentat contre la synagogue de Halle, en Allemagne, en 2019, tente de massacrer les fidèles présents pour Yom Kippour avant de tuer ensuite deux personnes qu’il pense étrangères ou arabes, après avoir échoué à pénétrer dans la synagogue. (5)
Quant à Payton Gendron, auteur du massacre raciste du supermarché Tops Friendly Market de Buffalo en 2022, visant des Afro-Américains, son manifeste reprend presque mot pour mot les références et la structure narrative de Tarrant. (6)
De Pittsburgh à Christchurch, de Poway à Buffalo, les cibles changent, mais la structure paranoïaque reste identique.
Pourtant, les terroristes, eux, racontent exactement la même histoire.
Le manifeste de San Diego est l’un des textes antisémites les plus explicites de cette galaxie terroriste récente. Mais parce que les victimes immédiates sont musulmanes, cet antisémitisme cesse presque d’exister médiatiquement.
L’événement est réduit à une haine antimusulmane locale, alors même qu’il appartient exactement au même univers idéologique que Poway ou Pittsburgh.
Cette différence de traitement révèle quelque chose de plus profond: l’islamophobie est devenue l’un des arrière-plans politiques normalisés de l’Occident contemporain.
Depuis les années 2000, une partie du débat intellectuel français a progressivement construit une théorie du "nouvel antisémitisme", identifiant presque exclusivement l’antisémitisme aux populations musulmanes, aux quartiers populaires ou à l’islam politique.
Ce déplacement a eu un effet majeur: il a rendu de plus en plus difficile la perception du suprémacisme blanc comme force antisémite centrale du monde contemporain.
Or le manifeste de San Diego raconte exactement l’inverse.
Les tueurs transportaient même des jerricans marqués du symbole SS.
Comme si l’attaque d’une mosquée transformait automatiquement un manifeste nazi en simple document islamophobe.
La preuve: alors même que l’attentat de San Diego marque probablement un tournant majeur dans l’histoire récente du suprémacisme blanc armé, le débat médiatique français continue largement à concentrer son attention sur l’antisémitisme supposé ou réel de figures musulmanes, ou assignées comme telles.
Pendant ce temps, un manifeste nazi visant une mosquée, des jerricans marqués du symbole SS et une filiation explicite avec Tarrant traversent presque silencieusement l’espace public.
Depuis des années, l’obsession migratoire, le récit de la submersion, le fantasme civilisationnel et la désignation permanente des musulmans comme problème central structurent le débat public occidental.
Dans de nombreux espaces politiques et médiatiques, des acteurs profondément hostiles aux musulmans se présentent désormais comme les principaux défenseurs de la lutte contre l’antisémitisme précisément parce qu’ils soutiennent l’État israélien et son gouvernement d’extrême droite.
Elle permet à des discours profondément imprégnés de logique civilisationnelle, de paranoïa démographique et parfois même de références au "Grand Remplacement" de circuler sous couvert de défense de l’Occident ou de lutte contre l’antisémitisme.
Il ne surgit pas dans un désert politique.
Même en France, cette logique circule désormais sous des formes de plus en plus explicites. L’assassinat du musulman Hichem Miraoui par un homme obsédé par une vengeance liée au 11 septembre montre comment les récits américains de guerre civilisationnelle sont progressivement absorbés dans l’espace français lui-même. (7)
Ces jeunes hommes grandissent dans un monde saturé de récits de guerre culturelle, de peur démographique, d’obsession identitaire et d’images de conflit permanent.
Même la guerre en Ukraine est devenue, pour certains réseaux néonazis transnationaux, un espace de mythologisation militaire et civilisationnelle autour de la division Azov, citée dans le manifeste. (8)
Donald Trump joue ici un rôle fondamental. Non parce qu’il "fabriquerait" directement les terroristes, mais parce que le trumpisme a normalisé une grande partie de leur imaginaire: obsession migratoire, guerre culturelle permanente, désignation d’ennemis intérieurs, polarisation absolue du débat public.
Le manifeste de San Diego est d’ailleurs très clair sur ce point. Son auteur admire Trump tout en le jugeant insuffisant. Il le juge trop lent, trop compromis avec les institutions américaines et incapable d’accélérer réellement la guerre civile qu’il appelle de ses vœux.
Cette évolution apparaît aujourd’hui jusque dans certaines fractions du mouvement MAGA lui-même. Autour de figures comme Nick Fuentes et des réseaux "Groyper", une partie de l’extrême droite trumpiste est devenue ouvertement antisémite tout en restant profondément islamophobe. (9)
Là encore, il ne s’agit pas d’une contradiction.
Beaucoup de ces jeunes hommes viennent aussi des communautés incels, ces espaces numériques obsédés par l’humiliation, le ressentiment sexuel, la haine des femmes et le fantasme d’effondrement. (10)
Mais le nihilisme ne remplace jamais l’idéologie.
Il lui donne son énergie affective.
Ils cherchent aussi à inscrire leur propre disparition dans une histoire et une culture terroristes déjà existantes.
Nous sommes aujourd’hui dans une situation historique où la destruction de Gaza par un gouvernement israélien d’extrême droite se déploie dans un climat mondial de normalisation de l’islamophobie.
Mais cette islamophobie contemporaine n’est pas extérieure à l’histoire européenne de l’antisémitisme.
Et c’est précisément dans ce climat que prospèrent à nouveau les formes les plus explicites de terrorisme antisémite contemporain.
Le suprémacisme blanc contemporain ne choisit pas entre islamophobie et antisémitisme.
Il les articule dans un même récit de guerre civilisationnelle.
Pourtant, lorsqu’une mosquée est attaquée, cet antisémitisme devient soudain invisible.
C’est peut-être cela, aujourd’hui, le véritable angle mort occidental.
[^1]: Le document utilisé ici correspond à une version du manifeste circulant sur plusieurs forums et canaux néonazis après l’attentat. Son authenticité intégrale n’a pas été officiellement confirmée par les autorités américaines. Néanmoins, sa structure, son titre, ses références idéologiques, ses citations de Tarrant, des Turner Diaries et de Terrorgram, ainsi que plusieurs extraits repris par la presse américaine, concordent très fortement avec les éléments publiquement décrits par les enquêteurs et les médias. Même si certains détails ont éventuellement pu être modifiés lors de sa circulation en ligne, le document apparaît authentique dans ses grandes lignes idéologiques et narratives.
[^2]: Brenton Tarrant attaque deux mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, le 15 mars 2019. L’attentat fait 51 morts et est diffusé en livestream. Son manifeste cite notamment la théorie du "Grand Remplacement" popularisée par Renaud Camus.
[^3]: Atomwaffen Division est un groupe néonazi accélérationniste américain lié à la culture Terrorgram et à plusieurs projets d’attentats.
[^4]: John Earnest attaque la synagogue Chabad de Poway, en Californie, le 27 avril 2019, après avoir incendié quelques semaines plus tôt une mosquée à Escondido.
[^5]: Stephan Balliet attaque la synagogue de Halle, en Allemagne, le 9 octobre 2019, pendant Yom Kippour. Après avoir échoué à entrer dans la synagogue, il tue deux personnes perçues comme étrangères.
[^6]: Payton Gendron attaque le supermarché Tops Friendly Market de Buffalo, dans l’État de New York, le 14 mai 2022. Dix Afro-Américains sont assassinés. Son manifeste reprend explicitement la structure narrative et plusieurs références du texte de Brenton Tarrant.
[^7]: Hichem Miraoui est assassiné en France par un homme obsédé par une logique de vengeance civilisationnelle liée au 11 septembre et à l’islam.
[^8]: La division Azov, créée en Ukraine en 2014, a longtemps attiré des militants d’extrême droite et néonazis internationaux fascinés par l’idée d’une guerre civilisationnelle européenne.
[^9]: Les "Groypers" désignent un courant d’extrême droite américaine gravitant autour de Nick Fuentes, mêlant trumpisme radical, islamophobie et antisémitisme explicite.
[^10]: Les communautés "incels" ou "involuntary celibates" constituent des espaces numériques marqués par le ressentiment sexuel, la misogynie et une forte circulation des imaginaires nihilistes et accélérationnistes.
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