Cacao ivoirien: le paradoxe d’un géant mondial à l’arrêt

La rédaction
18:3826/01/2026, lundi
Yeni Şafak

La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, traverse une crise profonde de sa filière stratégique. La chute brutale des prix internationaux depuis fin 2024 a paralysé les exportations, entraînant une accumulation de stocks et une détresse croissante chez les producteurs. Malgré un prix garanti fixé par l’État et les assurances du Conseil du café et du cacao, les mécanismes de régulation peinent à fonctionner. Cette situation révèle la fragilité structurelle d’un secteur vital pour l’économie ivoirienne et relance le débat sur sa diversification et sa transformation locale.

À Duékoué, dans l’ouest de la
Côte d’Ivoire
, des milliers de tonnes de cacao restent entreposées, sans perspective immédiate d’écoulement. Cette image tranche avec le statut du pays, premier producteur mondial de fèves, et met en lumière une crise profonde qui frappe l’un des piliers de son économie.

Depuis la mi-octobre 2025, la filière cacao est entrée dans une zone de turbulence marquée par une chute brutale des prix mondiaux. Les exportations se sont ralenties, voire figées, tandis que les stocks s’accumulent dans les coopératives.


Sur le terrain, la situation se traduit par une détresse économique et sociale croissante pour des milliers de producteurs, pris en étau entre des prix internationaux déprimés et un système de commercialisation à l’arrêt.


Dans plusieurs localités de l’ouest et du centre du pays, les coopératives font face à un engorgement inédit. Les demandes d’exportation, indispensables pour écouler la production, restent sans réponse. Siriri Millogo, directeur d’une coopérative locale, affirme avoir transmis treize demandes depuis le début de l’année, toutes restées lettre morte.


"En temps normal, la validation prend quelques minutes"
, explique-t-il. Aujourd’hui, l’ensemble du processus semble paralysé.

Une chute des cours qui paralyse toute la chaîne


Le cœur de la crise réside dans l’effondrement des cours internationaux du cacao. En l’espace de quelques mois, la tonne est passée d’environ 12 000 dollars fin 2024 à près de 5 000 dollars. Une baisse vertigineuse qui a profondément déséquilibré le modèle ivoirien, fondé sur un prix garanti fixé par l’État pour protéger les producteurs des fluctuations du marché mondial.


En théorie, ce mécanisme doit assurer un revenu minimum aux planteurs. En pratique, lorsque les exportateurs cessent d’acheter faute de débouchés rentables, le prix garanti perd sa portée.


Le paradoxe est là: le cacao a un prix officiel, mais il ne se vend plus. Certains producteurs, contraints par des besoins urgents de liquidités, bradent leur récolte à 2 000 francs CFA le kilo, bien en dessous du prix fixé à 2 800 francs.

Les conséquences humaines sont lourdes. Sur le terrain, les témoignages se multiplient. Un producteur, qui conservait pour près de neuf millions de francs CFA de cacao dans un entrepôt, n’a pas été en mesure de financer les funérailles de son épouse.


Derrière les chiffres macroéconomiques, ce sont des familles entières qui basculent dans l’incertitude, parfois dans une extrême précarité.


La
Côte d’Ivoire
compte près de cinq à six millions de personnes qui dépendent directement ou indirectement de la filière cacao, soit environ un cinquième de la population. Lorsque la chaîne se grippe, l’impact se fait sentir bien au-delà des zones rurales, touchant l’ensemble de l’économie nationale.

Un système fragilisé malgré les assurances officielles


Face à la montée des inquiétudes, le Conseil du café et du cacao assure que toute la production sera achetée. Les autorités rappellent l’existence de mécanismes de régulation, notamment un fonds de compensation censé absorber les chocs liés aux variations des prix internationaux. Mais sur le terrain, ces dispositifs tardent à se matérialiser.


Les
quotas d’exportation
sont délivrés au compte-gouttes, les acheteurs internationaux se montrent prudents, et le fonds de compensation n’a toujours pas été activé de manière opérationnelle. Résultat : ni les producteurs, qui voient leurs revenus s’effondrer, ni les exportateurs, confrontés à des pertes potentielles, ne se sentent réellement protégés.

Cette situation n’est pas sans rappeler la crise de 2017, lorsque la chute des cours avait déjà mis en évidence la vulnérabilité structurelle du secteur. Malgré les réformes engagées depuis, la dépendance de l’économie ivoirienne à une seule matière première reste un facteur de fragilité majeur.


La
filière cacao
représente environ
14 % du PIB national
et constitue l’une des principales sources de devises du pays. Son blocage prolongé pose donc des questions stratégiques sur la résilience du modèle économique ivoirien, la diversification des revenus agricoles et la capacité de l’État à amortir les chocs exogènes.

À court terme, l’enjeu est clair : débloquer les mécanismes d’achat et redonner de la liquidité aux producteurs. À plus long terme, cette crise relance le débat sur la transformation locale du cacao, la montée en gamme de la production et une meilleure intégration de la chaîne de valeur. Car une question demeure, lancinante, au cœur des campagnes ivoiriennes : à quoi sert un prix garanti si le cacao ne se vend plus ?


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