Kiva Han, le roman où le café devient mémoire, enquête et héritage

Cécile Durmaz
11:1017/02/2026, Salı
Yeni Şafak
Kiva Han, le roman de Sayimé Betül, entre Istanbul contemporaine et mémoire ottomane.
Crédit Photo : Cécile Durmaz / Nouvelle Aube
Kiva Han, le roman de Sayimé Betül, entre Istanbul contemporaine et mémoire ottomane.

Entre l’Istanbul contemporaine et la Constantinople ottomane, Kiva Han ravive la mémoire d’un lieu fondateur : le premier café du monde. Sayimé Betül y tresse enquête, romance et héritage islamique, et restitue au café sa portée originelle, à la croisée de la parole, de la transmission et de l’histoire. Dans cet entretien exclusif, l’autrice revient sur la genèse du roman, la figure d’Aygul et sa prochaine publication en turc, vécue comme un retour intime vers la terre d’où tout est parti.

Votre roman Kiva Han entraîne le lecteur dans un Istanbul à la fois contemporain et ottoman, où se croisent enquête, romance et héritage islamique, autour d’un lieu fondateur : le premier café au monde.

Avant même d’entrer dans le détail de l’intrigue ou des personnages, pouvez-vous revenir sur la genèse de ce livre ? Qu’est-ce qui vous a conduite à faire dialoguer ces temporalités, ces genres et ces mémoires, et à en faire le socle de votre premier roman ?
Pour tout vous dire, Kiva Han n’était pas censé être un roman à double temporalité. Ma première intention était de faire un roman purement historique dont l’intrigue se situerait uniquement au XVIe siècle ottoman, qui est un siècle fascinant, le fameux âge d’or sous Kanuni Sultan Süleyman. Je me suis plongée dans des livres d’Histoire que j’ai étudiés, annotés, fichés, potassés. Je ne voulais surtout pas me tromper, ne pas trahir l’Histoire, être la plus fidèle possible à l’Empire Ottoman que je comptais faire vivre à travers une fiction. Et puis j’ai compris que pour parvenir à cet objectif il aurait fallu que je passe de très longs mois à étudier, peut-être même était-il nécessaire de suivre une formation sur le sujet. Il devenait inenvisageable pour moi d’écrire un roman historique sans devenir experte de la période en question. Mais cette ambition quasi académique asséchait mon plaisir d’écrire. J’aime inventer, imaginer, recréer, me sentir libre. C’est ainsi que le personnage d’Aygul est né, c’est elle qui m’a permis de créer une intrigue telle que je souhaitais l’imaginer. Je me retrouve dans ce que la grande écrivaine espagnole Julia Navarro (que j’aime beaucoup lire) affirme : elle s’est toujours défendue d’écrire des romans historiques. Elle dit que l’Histoire (avec un grand H) lui sert plutôt de contexte aux fictions qu’elle souhaite faire vivre. C’est ce qui m’a amenée à trouver un équilibre entre deux temporalités différentes, l’une qui exigeait de moi une précision et une rigueur presque scientifique et l’autre qui me donnait la liberté totale de création. Et spoiler ! j’aime tellement la double temporalité, que mon second roman est prévu ainsi également.

Dans Kiva Han, vous mêlez roman policier, romance et fresque historique, sans jamais sacrifier la profondeur spirituelle ni la tension narrative.

Comment avez-vous travaillé cet équilibre délicat entre les genres ? Était-ce un choix instinctif, ou au contraire une construction réfléchie, presque architecturale, pour servir le sens de votre histoire ?
Vous entendrez parfois les auteurs se définir en tant que jardinier ou en tant qu’architecte. Ce sont deux catégories que l’on oppose bien souvent – à tort ou à raison. Je suis définitivement jardinière. J’improvise et j’invente en écrivant. Je ne sais pas toujours ce que je vais écrire quand je commence un nouveau paragraphe. Des personnages naissent parfois alors même que je suis en train d’écrire. Pour donner un exemple, les premiers chapitres que j’ai écrit sont maintenant en réalité situés en plein milieu du roman, je n’ai pas écrit de façon linéaire. Il serait faux de dire que rien n’était construit car je savais globalement où je voulais en venir mais la majeure partie de mon travail s’est réalisée très instinctivement, au fil de l’écriture. Je n’ai jamais cessé d’ajouter, de modifier ou d’inventer jusqu’à la dernière minute (c’est-à-dire jusqu’à la validation de la mise en page pour l’imprimeur ! ).

Le Kiva Han, premier café d’Istanbul, occupe une place centrale dans le roman, bien au-delà du simple décor.

Que représente pour vous ce lieu dans l’histoire islamique et ottomane ? Le café y est-il un espace de sociabilité, de transmission, de résistance intellectuelle ou même spirituelle ? Et en quoi vous semblait-il essentiel de redonner à ce lieu sa dimension originelle ?
Je crois que la question de l’origine est une question très importante pour moi, dans tous les domaines. Une épidémie ? J’ai l’envie de connaitre qui était le patient 0. Ma famille ? J’ai l’envie de remonter le plus loin possible dans notre arbre généalogique. Un mot étrange de la langue française ou turque ? D’où vient-il ? L’origine des choses, c’est si fascinant. D’où nous vient cette habitude de construire des lieux où l’on peut boire du café et se retrouver autour de cette boisson ? D’ailleurs d’où nous vient cette boisson tout court ? Cette question me taraudait et lorsque j’ai appris que c’était à l’Empire Ottoman que l’on devait nos cafés d’aujourd’hui, j’ai voulu mettre ce bel héritage en lumière. Je ne pense pas que l’on sache que le tout premier café au monde nous vient de Constantinople au XVIe siècle ! D’autant que les deux fondateurs de Kiva Han, sont deux marchands syriens dont on ne sait pas grand-chose. Une occasion incroyable de pouvoir imaginer leur vie et une intrigue dont ils seraient les protagonistes ! Et autre coup de chance, les historiens ne sont pas tous d’accord sur la date exacte de construction. Il y a débat : est-ce 1475 ? 1554 ? 1555 ? J’ai donc pu choisir le XVIe siècle ottoman, une période fascinante !

À travers Aygül, vous dessinez le portrait d’une femme musulmane contemporaine, prise entre héritage familial, quête de sens, désir d’émancipation et mémoire enfouie.

Dans quelle mesure ce personnage porte-t-il des questionnements que vous observez chez de nombreuses femmes musulmanes aujourd’hui, notamment dans leur rapport à l’histoire, à la foi et à la modernité ?
Je crois qu’Aygul me ressemble bien plus que je ne l’aurais imaginé. Je me suis longtemps retrouvée perdue dans des ambitions carriéristes qui ne me rendaient pas heureuse et j’ai beaucoup voyagé seule dans une certaine quête de sens. Je viens d’une famille de femmes, les hommes étaient soit défaillants, soit violents ou bien ils sont morts très jeunes. Mes propres parents ont divorcé. J’ai grandi avec le modèle de ces femmes qui n’ont pas le choix que de se débrouiller seules, avançant dans la vie méfiantes des hommes qui n’ont jamais su tenir leur rôle. Comment se réapproprier le modèle islamique de "la femme" dans ce contexte est un défi. Et je sais que je suis loin d’être la seule dans cette situation. Longtemps, j’ai cru qu’il me fallait absolument être indépendante pour ne jamais devoir me retrouver dans une situation difficile. Prépa, HEC, une carrière solide. Des solutions en réalité plutôt bancales qui n’ont fait que masquer - pour un temps seulement - la réalité d’une société profondément ancrée dans l’accumulation matérielle. J’ai longtemps cru à cette illusion, j’ai longtemps souhaité une grande carrière comme l’on rêve d’une revanche, fille d’immigré turc, ouvrier, je devenais diplômée d’HEC, cadre en hijab, des envies de réussite plein la tête. Mais j’ai compris, douloureusement certes, que tout ce que je construisais l’était sur cette (très) fausse image du bonheur pensé à travers une réussite socio-économique relativement narcissique et si vide de sens. Un CV, un beau profil LinkedIn. Mais pour quoi ?

Votre roman vient d’être traduit en turc et sera prochainement publié en Türkiye par la maison d’édition Pınar Yayınları.

Qu’avez-vous ressenti en apprenant que Kiva Han allait être lu dans une langue et un pays qui portent une part essentielle de son ADN historique et spirituel ? Cette publication a-t-elle une résonance particulière pour vous, presque comme un retour aux sources ?
C’est incroyablement excitant et terrifiant à la fois ! Ma plus grande peur en écrivant est de décevoir. Tout simplement parce qu’en tant que lectrice il m’arrive d’acheter un livre avec envie, de l’ouvrir et d’en être très déçue. On ne peut pas plaire à tout le monde et je dois me préparer à l’idée qu’il y aura des lecteurs qui apprécieront mon roman et d’autres qui ne le termineront peut-être même pas. Mais le lectorat turc est cher à mon cœur parce que dans mon roman il est question de son pays, de son passé, de sa magnifique Istanbul. J’en profite d’ailleurs pour remercier Pinar Yayınları qui m’a fait confiance pour publier Kiva Han en turc. J’ai hâte de suivre cette aventure. C’est effectivement un retour aux sources, Kiva Han retourne sur sa terre d’origine ! J’espère que les lecteurs turcs sentiront à la lecture à quel point j’aime Istanbul, l’Empire Ottoman et son histoire. J’espère qu’ils seront ainsi fiers de savoir qu’ils vivent là sur la terre d’un Empire qui a un jour permis de développer un commerce dont on ne peut plus se passer aujourd’hui !

Vous avez confié que ce premier roman est né dans une période personnelle marquée par l’épreuve, entre burn-out et post-partum.

En quoi l’écriture de Kiva Han a-t-elle été pour vous un refuge, mais aussi un acte de reconstruction ? Et qu’a-t-elle transformé durablement dans votre rapport à l’écriture, à la création et à la transmission ?
J’ai commencé l’écriture à l’été 2019. Trois mois plus tard je m’écroulais au travail, en pleine réunion, c’était terminé, je n’arrivais plus à prétendre que cette vie m’allait. Arrêt de travail, somnifères, antidépresseurs, thérapie, je suis passée par les étapes classiques du burnout, l’une après l’autre. Puis j’ai rencontré mon mari un an plus tard et ce fut je crois le début de la fin de cette période douloureuse. Ma fille a débarqué deux ans plus tard et j’ai découvert la maternité avec un bébé qui ne dormait pas la nuit, ni la journée, qui ne supportait rien d’autre que les bras, RGO, coliques, allergies et j’en passe. Je me suis perdue dans une autre forme d’épuisement. Je voulais reprendre un travail, une activité, n’importe quoi qui me fasse sortir de tout ça. Et puis mon amie que je salue tendrement aujourd’hui, ma chère Clémence, m’a un jour demandé mais "qu’est-ce que tu aimes faire ?" Une question si simple que je ne m’étais jamais posée. J’ai immédiatement repensé à ce roman, à ce Kiva Han caché dans le drive de mon ordinateur. Et depuis cette discussion avec elle, j’ai repris l’écriture. De façon militaire, disciplinée, motivée, déterminée. Tous les jours, j’ai travaillé, écrit, revu, corrigé, pensé. Hors de question de laisser mourir cette passion qui m’anime depuis l’enfance. Dans l’ombre de la solitude - car personne d’autre que cette amie et mon mari n’était au courant. C’était le moment de renaître avec l’écriture. Cet acte de pure liberté, liberté de créer, liberté de penser, de créer son monde, d’être tout simplement. Cet acte si nécessaire pour moi depuis que je suis petite, qui ne répond plus à l’injonction du "devoir" ou de la réussite, mais à celle, désintéressée, de la poésie. Suis-je vouée à écrire uniquement dans les moments difficiles de la vie ? Je n’espère pas. J’ai hâte de terminer mon second roman et de vivre pleinement cette passion de l’écriture. Un grand merci aux lecteurs de Kiva Han qui me motivent dans cette voie ! Créer, imaginer, partager, m’améliorer à chaque fois. Rendez-vous je l’espère pour bientôt !

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